« On est là, on est là ! Même si Macron ne le veut pas, nous on est là. On manifeste pour le climat ! » Face au jardin du Luxembourg, les slogans se succèdent et les tambours grondent. Partout, des bras s’agitent et les pancartes fusent aussi dans tous les sens. Avec une inventivité qui ne se dément pas dans la recherche de punchlines : « Arrête de niquer ta mer », « Forêt-agir » ou encore « Réchauffe mon cœur, pas ma planète ».

Ils sont une dizaine de milliers à arpenter les rues de Paris pour le climat, ce samedi. En parcourant le cortège et en discutant ici et là, un constat s’impose : le public est plus parisien ou provincial que banlieusard. Patrick, un postier de Bagnolet syndicaliste à Sud, le regrette : « La jeunesse dans les banlieues est cantonnée et n’a pas de vision globale de tout ce qui se passe en dehors du 93.  Elle est sacrifiée par le gouvernement. On doit sensibiliser les habitants non pas par la répression mais par l’éducation dès la maternelle. » Le quinquagénaire l’affirme pourtant : la jeunesse des quartiers populaires a sa place dans ce cortège. « Nous sommes les plus pauvres donc les premiers concernés ! Quand il y aura le réchauffement climatique, nous n’aurons pas les moyens d’y faire face. »

Un « apartheid climatique » pourrait en effet séparer les populations, d’après un rapport de l’ONU à Genève datant de juin : les plus riches échapperaient aux canicules, à la faim et aux conflits qui frapperont les plus pauvres. Selon le rapporteur Phillip Aston, expert aux Nations unies, 140 millions de sans-abris supplémentaires pourraient voir le jour dans le monde d’ici 2050.

Plus loin, dans la foule, Mohamed Idir est venu prendre part à la manifestation avec ses deux amis. Venu de Villiers-sur-Marne, ce Franco-Algérien tempère et explique que s’il y a peu de représentation des quartiers populaires, c’est parce qu’ils ont des urgences à régler. « Quand on inflige à la société beaucoup de problèmes, la question de l’écologie devient secondaire, analyse-t-il. Le problème, c’est le capitalisme qui ravage l’humain. On ne peut pas être déconnecté de la réalité socio-économique et de la réalité environnementale. La transition écologique, elle se fait là, le changement climatique passe par là. Pour faire face, le gouvernement et le peuple doivent avancer ensemble ».

Pendant ce temps-là, en chœur, les contestataires chantent : « On est plus chaud, plus chaud que le climat ». Soudain, un gaz lacrymogène disperse la foule, plusieurs d’entre eux se couvrent le visage avec leur écharpe mais certains font front. Et comme pour narguer les forces de l’ordre, ils transforment leur chant en « On est plus chaud, plus chaud que la lacrymo ». Quelques jours après que l’on a appris que les prévisions pour 2100 étaient plus sombres que prévu (7 degrés en plus, contre 2 degrés prévus par la COP 23), l’urgence est palpable dans les discours de chacun. Et ce ne sont pas les 800 millions d’euros annoncés par le gouvernement qui suffiront à rassurer.

Changeons le système, pas le climat

Confirmation avec Doris : « C’est une blague ! Pour moi, c’est du green washing, c’est tout le système qu’il faudrait changer. Même si l’on trie tous nos déchets, les gestes individuels ne serviront plus à grand-chose, il faut s’attaquer à la source, au gouvernement ». Elle reproche à l’Etat de laisser les quartiers populaires livrés à eux-mêmes et de ne pas assez communiquer. « La sensibilisation à l’écologie passe aussi par la communication et certains n’y ont pas forcément accès, regrette-t-elle. Je vis dans le 13e arrondissement de Paris réputé pour avoir une forte communauté asiatique qui parle peu ou pas français. Il faudrait mobiliser des personnes qui parlent d’autres langues pour faire passer des messages sur le réchauffement climatique ».

Dans l’après-midi, des heurts entre les black blocs et les policiers éclatent en début de cortège. Pour répondre à leurs attaques, les forces de l’ordre durcissent le ton et quadrillent le périmètre autour du boulevard Saint-Michel. Postés devant les camions bleus des CRS, ils font barrage aux manifestants qui voudraient s’aventurer dans les rues adjacentes. Agacés, les militants incitent les policiers à se joindre à leurs revendications : « La police avec nous, on fait ça pour nos enfants ! ».

Et la jeunesse commence à prendre conscience de la situation. Vendredi, la grève pour le climat fortement inspirée par l’icône écologiste Greta Thunberg a réuni 4 millions de jeunes à travers la planète. Tous veulent y contribuer comme ils le peuvent, comme le dit très bien Nabil, 20 ans et poissonnier à Quimper. « Moi, je suis là parce que la planète part en vrille, assène-t-il. Chez moi à Quimper, la rivière est polluée, il y a des mégots partout. J’ai eu un déclic, maintenant, je consomme breton, je ne fais pas de gaspillage, je mange les restes comme tout le monde devrait le faire ». Pour lui, il n’y a pas qu’en Île-de-France que les quartiers populaires sont délaissés en matière d’écologie. « Les régions sont aussi oubliées. Le profit, la consommation, tout passe avant le climat pour le gouvernement. »

Masisilya HABOUDOU

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