Dans le petit théâtre Darius Milhaud*, une quarantaine de spectateurs s’impatientent. Les lumières s’éteignent et Lounès Tazaïrt (photo) s’élance sur scène, secondé par quelques accessoires. Après une scène introductive sur le mode « papa, raconte-moi l’histoire de grand-père », l’acteur d’origine kabyle déploie toute sa palette de comédien pour camper des personnages hauts en couleur. Chacun accouche d’observations acérées et subjectives sur une société en perpétuel mouvement.

Les générations s’entremêlent, les problèmes se chevauchent. Les registres de langage s’entrechoquent. Comme une incarnation sémantique du conflit de générations. Cette incompréhension est flagrante lorsque le vieil immigré surprend son fils répétant en pleine nuit aux toilettes, « Othello », de « William j’expire ». S’ensuit un savoureux quiproquo au cours duquel les mots tourneboulent dans la bouche du père. Le fils, exaspéré par cette intrusion paternelle, explique qu’il fait « des vers ». Et moque l’inculture de son père d’un ton précieux : « Mais papa, dans quel siècle vis-tu ? N’entends-tu rien à la poésie ? »

Le père, hermétique à ces velléités artistiques, conseille à son fils de prendre un vermifuge contre « ces vers à douze pieds ». Mouloud, son autre fils, « surdoué du cathodique, premier en idiovisuel », lui donne aussi du fil à retordre. A l’école, mauvais élève, il collectionne « les roues de vélo ». La complexité des rapports entre parents et enfants n’épargne pas les filles. La grand-mère relate le cas d’une fille de quinze ans tombée enceinte d’un Antillais. En guise de représailles, le père se procure tout un attirail, de la gandoura au hidjab, pour protéger sa fille des regards. « Quand elle va au collège, t’as l’impression que les tissus avancent tout seuls », commente l’aïeule. Lorsque Lounès Tazaïrt endosse le costume d’une jeune fille à tresses, un peu cruche et fleur bleue, affublée d’un zézaiement propice aux jeux de langage, c’est pour parler des couples mixtes. La jeune fille s’est entichée de Chang, un Chinois. Elle sait que son père n’approuvera pas cette union et suppose « qu’il va en faire une jaunisse ».

Auparavant, cette Juliette des cités avait choisi pour Roméo, Ismaël, travailleur clandestin sénégalais et bon musulman. Enfin « clandestin c’est sûr, mais travailleur… ». Son père affirme pourtant ne pas être raciste. Même s’il a frôlé l’infarctus après avoir rencontré Ismaël. L’auteur se moque ouvertement des difficultés des filles arabo-musulmanes à trouver babouche à leur pied sans froisser leurs parents.

La plume de Lounès Tazaïrt suinte la causticité. Et donne corps à des personnages émouvants, parfois paumés. Dans le rôle du loser magnifique, le cousin junkie excelle. Emergeant d’un nuage de fumée, l’esprit embrumé par sa consommation effrénée de cannabis, il s’aventure sur le terrain politique tout en tirant sur son joint. Aussi se moque-t-il de cette tendance de la police à effectuer des contrôles d’identité abusifs sur les jeunes des cités. « Les ados franchissent le périph, on dirait qu’ils franchissent la frontière. » Et suppose que leur carte d’identité à force d’être présentée lors des contrôles « doit être brûlante à la fin de la journée ».

Il brocarde la médiatisation exagérée de la délinquance en banlieue. Pour illustrer ses propos, il imagine les gros titres des journaux si la police venait à effectuer une opération d’envergure dans sa cité « Banlieue, saisie record : 2 g à la cité des Oiseaux, alias la shitée des planeurs ». Lounès Tazaïrt raille avec tendresse la famille envahissante. Le cousin défoncé se plaint sans cesse de Bouzid, une « ventouse » sans-papiers. Son dilemme tient en deux phrases : « Tu l’héberges, t’es un hors la loi. Tu le jettes dehors, pour ta famille t’es un renégat. »

Après le spectacle, l’acteur m’explique qu’il s’est inspiré pour ce best-of, couronnant 20 ans de café-théâtre, « du milieu naturel de l’immigration. Je viens d’Aubervilliers. J’essaie de porter sur la communauté un regard poétique et satirique. » Assumant le côté archétypal de ses personnages, l’auteur définit sa démarche humoristique ainsi : « Rire sur soi-même permet de mieux accepter les problèmes qui nous assaillent. » Pour délivrer son message, il table sur les mots. « Je travaille sur la langue, le télescopage des mots. Les personnages ont le sens de la formule et s’en servent pour fleurir leur langage. »

Et « cerise sur le loukoum », les spectateurs rient. Pourtant les sketchs sont de qualité inégale, pas toujours tordants. Justine, 40 ans, projectionniste, a adoré. Venue sur les conseils de Boodjie, le metteur en scène, elle ne connaissait pas Lounès Tazaïrt. « Il y a plein de thèmes qui touchent tout le monde. Il reprend des expressions qui sont dans l’air comme zaama (genre en arabe) ou halouf (cochon). Ça me parle, ce n’est pas communautariste. » Elle insiste sur le don de transformation de l’acteur. « Parfois, je ne le reconnaissais même pas. »

Faiza Zerouala

*« Les Salades à Malek », théâtre Darius Milhaud, prochaines représentations, du 22 au 29 mai. Adresse : 80, allée Darius Milhaud, 75019 Paris, accès, porte de Pantin.

Faïza Zerouala

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