Le football de rue a développé la technique et la vivacité de générations entières de joueurs en herbe. Le cercle vertueux s’enclenche alors, connu et savamment entretenu de toutes parts.

Teddy Riner, Karim Benzema, Gaël Monfils, Paul Pogba… Nombreuses sont les têtes d’affiche du sport français à avoir en commun une jeunesse passée dans les quartiers populaires des grandes agglomérations du pays. Ces «enfants des cités », pour le dire plus vite, sont les incarnations d’une réalité connue (à défaut d’être analysée) : les quartiers populaires constituent l’un des viviers majeurs du sport français. A fortiori, celui du football français, sport roi dans nos quartiers. Mais que vient-on chercher dans les cités, au juste ? Une réserve abondante, d’abord, en qualité comme en quantité. Surpeuplées, densifiées parfoisjusqu’à la démesure, les banlieues ont en plus à offrir une population particulièrement jeune et hétérogène.

Cela n’est pas tout : le jeune de cité est réputé déterminé, combatif, débrouillard et doté d’un mental à toute épreuve. Autant de qualités plutôt bienvenues à l’heure de faire son trou dans le milieu ultraconcurrentiel du sport professionnel.

Troisième atout : le talent. Il n’y a évidemment pas de gène propre aux quartiers populaires qui en rendraient les jeunes talentueux sur les terrains. Mais, à titre d’exemple, le football de rue a développé la technique et la vivacité de générations entières de joueurs en herbe. Le cercle vertueux s’enclenche alors, connu et savamment entretenu de toutes parts. Le sport est une école de la méritocratie, modèle d’égalité des chances. Un des rares secteurs où l’enfant des «3 000», à Aulnay, part sur la même ligne que celui d’un quartier pavillonnaire d’une banlieue cossue. C’est incontestable, il existe dans le sport une forme de promotion au talent. Elle est d’autant plus louable qu’elle est rare pour des populations habituées aux portes fermées, aux fins de non-recevoir et aux discriminations en tous genres. Face aux plafonds de verre, le sport incarne également une échappatoire bienvenu. Sa place dans les politiques d’insertion (de réinsertion, aussi) est ô combien importante, lorsqu’il est un des derniers moyens d’attirer des jeunes rebutés par toute forme d’autorité. C’est un vecteur majeur d’intégration et d’éducation. En banlieue, le sport est un peu plus qu’un jeu. C’est un moyen de transmettre des valeurs aux jeunes, de les occuper, de les rassembler, y compris entre populations habituées à s’éviter.

Pour les jeunes, c’est aussi la promesse d’une autoroute vers le succès. Chaque cité a son footballeur professionnel comme elle a son rappeur. Les deux voies ont bien des points communs. Elles sont accessibles, d’abord ; que faut-il pour gratter deux ou trois punchlines ou faire quelques jongles aux heures de sombre galère, en bas de la tour ? Elles sont, aussi et surtout, l’annonce de deux réussites : la richesse et la reconnaissance.

Puisque le sport a des vertus sociales, faut-il se réjouir de voir ces bandes de copains dont le rêve partagé est de devenir footballeur ? La réponse est non, naturellement. Le rêve du sport de haut niveau est loin de pouvoir incarner une réponse sociale viable dans des territoires qui en manquent pourtant cruellement. Parce qu’il est une réussite de la marge. Pas forcément égalitaire, franchement individualiste. Parce qu’il se pose parfois en concurrence, sinon en opposition, avec la réussite scolaire. A titre d’exemple, sur 5 000 jeunes pratiquant le football, un seul devient professionnel. Mais combien sacrifient, sur l’autel de ce rêve, leur réussite scolaire ou professionnelle ?

En tant qu’instrument d’éducation populaire et d’intégration, le sport est une des armes les plus efficaces dont disposent les acteurs sociaux dans les quartiers sensibles. Ce discours, connu et répété depuis plusieurs décennies maintenant, est toujours d’actualité. La facilité du sport de haut niveau à piocher dans les banlieues ses étoiles de demain doit toutefois interroger. Les plus grands clubs français de football peuvent verser aujourd’hui entre 100 000 et 300 000 euros aux familles d’enfant de moins de 13 ans pour attirer leurs protégés. Quand le loisir populaire se mue en motif d’espoir pour des populations désœuvrées, le pas vers le business dangereusement attrayant est aisé à franchir.

Ilyes Ramdani

Article publié dans Libération, le 26 octobre 2015 à l’occasion d’un numéro spécial

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