Mardi, les bureaux du Bondy Blog se sont transformés, le temps d’une soirée, en tablées dînatoires. Un repas de rupture du jeûne a été organisé à l’attention de ces anciens combattants qui vivent en France dans des conditions difficiles.

Le foyer Sonacotra, dans le quartier de La Remise à Jorelle à Bondy, est un des derniers vestiges, indirect, du passé industriel de la ville. Ce foyer de travailleurs avait été construit à proximité des Fonderies Modernes, une usine métallurgique qui a employé beaucoup d’ouvriers maghrébins, plus particulièrement ceux de la région de Nedroma dans l’ouest algérien. Aujourd’hui, plus aucune usine, de coquettes résidences les ont remplacées. Et dans ce foyer des années 1960, les ouvriers ont fait place à une poignée d’anciens tirailleurs sénégalais.

Ils sont disséminés dans ce bâtiment qui compte au moins deux-cent chambres. Pour les trouver, la mission est comparable à celle de deux Gaulois, dans Les douze travaux d’Astérix, chargés de récupérer le laissez-passer A-38 dans un bâtiment administratif romain. L’épreuve s’appelle la maison qui rend fou puisqu’on ne cesse d’envoyer ces chasseurs de sangliers d’un bureau à un autre. Heureusement que les travailleurs du foyer parle mieux français que je ne comprends l’arabe ou le wolof. D’une chambre à une autre, je finis par enfin tomber sur un des anciens combattants.

Dans la chaleur du mois de juillet, un homme de 80 ans m’ouvre, torse nu. Tout le visage est ridé mais l’homme a gardé ses abdos et ses muscles, on voit qu’on a affaire à un ancien soldat. On sent qu’il souffre quand même, une bonne journée de Ramadan est sur le point de s’achever. Je prends la mission qu’on m’a donnée très au sérieux c’est donc avec toute la solennité du monde que je m’exprime devant ce vénérable monsieur : « J’ai l’honneur, au nom du Bondy Blog que je représente, ici, aujourd’hui, de vous inviter, vous et vos camarades de chambrée, à venir rompre le jeûne comme il se doit lors d’une soirée dînatoire préparée à votre intention. »

Monsieur Alioune sourit. Il se souvient de la dernière invitation :  » Un très bon moment », confie-t-il. Il m’invite à rentrer dans sa pièce pour finaliser quelques détails de sa présence à notre soirée. C’est assez exiguë mais propre, quoi que triste. Des gens qui ont fait toutes les guerres de la France méritent clairement mieux. Et puis le Ramadan loin de la famille, ça n’a pas le même goût.

Deux jours plus tard, une délégation automobile se gare devant le foyer quelques quarts d’heure avant la fin du jeûne. Quatre tirailleurs sénégalais en descendent. Nous faisons route pour l’abondance. Les membres du Bondy Blog, musulmans ou non, participent au banquet. Les pratiquants cassent le jeûne avec une harira, soupe marocaine. « C’est très bon mais c’est pas de la chorba… », pensent à voix haute quelques Algériens. Les tirailleurs sénégalais mangent à la table d’honneur qui leur est réservée. Ils sont beaux dans leur tenue traditionnelle, affichent des sourires éclatants, et une superbe dignité se dégage dans chacun de leurs gestes.

Tout le contraire du mari de Kahina, une blogeuse qui fait le service en robe kabyle verte payée 800 dinars dans un souk de Bejaïa.  A le voir à table, on dirait que ce généreux époux est traqué. Son regard va d’une assiette à l’autre, pendant qu’une main huileuse récure le fond d’un délicieux plat de lasagne, tout en tenant une pomme croquée dans l’autre. Un croc, un coup de fourchette, une gorgée de jus, un croc… tout ses gestes sont optimisés, même sa conversation qui se résume à « passez-moi le pain. »

Les ventres sont bientôt tous rassasiés. Un des tirailleurs sénégalais s’improvise alors porte-parole. Ils nous dit tout l’honneur qu’il a d’être ici. Le bonheur qu’il ont de rompre le jeûne dans une ambiance familiale qui leur font oublier les moments difficiles qu’on peut vivre dans un foyer, loin des siens. On sent dans ses mots tout le mal du pays, la solitude et la gratitude alors que nous avons fait si peu. Des blogueuses émues pleurent. Le mari de Kahina, lui, se conduit à table comme dans la vie : « Vous avez tué combien d’Allemands ? »

Ces tirailleurs sénégalais sont la « jeune » génération, ils ont « manqué » la Seconde guerre mondiale, mais ont combattu dans une ou deux guerres coloniales. L’un deux, un ancien d’Indochine, nous raconte la journée où son capitaine a annoncé aux troupes qu’il commande, la naissance de sa fille à Dakar. « On lui a tous fait une fête ! » Ce capitaine s’appelait Royal, sa fille qui venait de naître, Ségolène, est aujourd’hui ministre de l’Ecologie…

L’un des tirailleurs sénégalais m’a raconté tout le bien qu’il pense de De Gaulle en récitant par cœur, mot pour mot, le discours de Dakar en 1958 :  » Je vois que Dakar est une ville vivante et vibrante : je ne me lasserai pas de la saluer en raison des souvenirs qui m’y attachent, en raison, aussi, des espérances que j’y ai placées… »

Bien sûr, le discours de Dakar de Sarkozy, en 2007, il n’a pas pu m’en citer un mot. « Tout n’était pas rose, loin de là. Il ne faut pas oublier que nous étions des colonisés. Nous n’avions rien », déplore en conclusion le tirailleur qui vous cite De Gaule d’une traite. Sinon ça y est, au crépuscule de leur vie, leur pension d’anciens combattants a enfin été revalorisée. Désormais, ils touchent autant qu’un ancien soldat de la métropole, un montant 4 à 5 fois supérieur à leur pension d’avant-réforme. Les jeunes ont refait l’histoire avec les anciens, ont tous pris des photos, les au-revoir furent chaleureux, le moment passé excellent.

Si Ségolène Royal vient au Bondy Blog Café, on a promis d’invité le tirailleur sénégalais qui a servi sous son père pour qu’il voit comment la fille du capitaine a poussé depuis Dakar. Si elle peut donner un coup de main pour qu’ils aient la vie meilleure aussi, ça serait pas du luxe. Je dis ça…

httpv://www.youtube.com/watch?v=CFr3UWt0lQY&feature=youtu.be
Idir Hocini

Vidéo : Djamel Hamidi

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