S’ils parlent de leurs expériences aux urgences de Poissy avec une pointe d’humour, les malades de Poissy jurent à l’unisson qu’ils n’y retourneront plus, tous victimes de diagnostics, disons…un peu farfelus. Comme dirait mon cher voisin, « Dr House, c’est juste à la télé ! »

Diagnostic 1 : Rupture des ligaments croisés (en fait, c’était une entorse du genou).
Il y a deux ans, Amine*, 24 ans, sent son genou craquer après un sprint dénué de toute grâce, si l’on se fie à son corps ingrat. D’ailleurs, tous ceux qui l’ont côtoyé un jour balle au pied sont formels : il est nul. Passons. Convaincu que ce n’est pas grand-chose, il se rend compte une fois chez lui que son genou est en plusieurs morceaux, et que le doliprane ne guérit pas tous les maux. Alors, direction les urgences de Poissy  car Amine, de son propre aveu,  « chouinait comme une fillette ». À l’hôpital, il reste près de trois heures allongé sur un lit, dans le couloir, avec pour compagnon d’infortune un malheureux bonhomme atteint de constipation. Quand un médecin se décide enfin à venir le voir et l’ausculter, les choses s’annoncent mal. Amine s’en rappelle très bien : « Le mec, avec son accent à la Patson, me dit que mes ligaments ont lâché, qu’il faudra opérer et que la rééducation prendra du temps. »

Petit hic, Amine n’avait pas encore fait de radios.  Une fois effectuées, et une autre attente interminable, un autre médecin, plus âgé, lui livre un tout autre diagnostic : simple entorse du genou. Bien que transcendé par la nouvelle, Amine indique quand même à son bienfaiteur que son confrère était beaucoup moins optimiste. S’en suit une scène plutôt…inédite. « Les deux médecins commencent à se prendre la tête, le plus âgé accusant l’autre implicitement d’incompétence. J’étais choqué, mais après tout c’était justifié » raconte Amine, pas prêt d’oublier cette expérience. Le constipé, qui a assisté à toute la scène, est resté malgré tout philosophe. Donc, à lui le mot de la fin : « Faut rester cool, ya pas mort d’homme. »

Diagnostic 2 : Un problème de coagulation du sang (en fait,  c’était un problème de points de suture).
Depuis des années, Khalila, la cinquantaine, traînait une petite boule à la tête,  conséquence de cette sale manie de s’arracher les cheveux quand elle stresse ou s’ennuie ferme. En septembre dernier, elle choisit de se faire opérer.  On l’envoie à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye, à quelques kilomètres seulement de Poissy. L’intervention se passe bien. Enfin presque.

La « Mama », au fil des jours, se rend compte que sa tête continue de saigner. Elle s’inquiète. Un soir, elle panique.  Elle décide de se rendre aux urgences de Poissy, à un petit quart d’heure de chez elle en bus. À l’accueil, en guise de bonjour, elle reçoit un « sur une échelle de 10, comment qualifieriez-vous votre douleur ? » Elle a l’honnêteté (ou le malheur, c’est selon) de dire qu’elle n’a pas vraiment mal. Avant même qu’elle n’ait pu expliquer que tout ce sang la faisait paniquer, elle comprend dans le regard de la jeune demoiselle en face d’elle que son dossier a dégringolé en dernière place. Autrement dit, c’est parti pour une épreuve de patience.

Trois heures après son arrivée, un docteur vient la voir. La voix solennelle, il lui explique qu’elle a peut-être un problème de sang. Un peu paniquée, elle est désormais anéantie : « au même moment, mon fils m’appelle. Dans ma tête, j’envisageais plein de scénarios catastrophes. Et comme quelques jours plus tôt on avait décelé un cancer à une collègue… » Quand il revient, le médecin prend le temps, cette fois-ci, de l’ausculter. Le visage est toujours aussi fermé, mais le diagnostic est tout ce qui a de plus bénin : c’est un problème de points de suture. Khalila exulte. Sur le chemin du retour, elle se rappelle « comme si c’était hier » de son serment : « Plus jamais cet hôpital. Les soins, c’est important mais la communication aussi. On n’annonce pas comme ça ce genre de nouvelles. Heureusement que je ne suis pas cardiaque. »

Diagnostic 3 : Vous n’avez rien Monsieur ! (et vous n’aurez pas d’arrêt maladie !)
Hédi, 27 ans, n’est pas stressé de nature mais cette nuit de mai 2006, il est plutôt tendu. Nous sommes vendredi soir. Tout le week-end, le jeune homme bosse au Mc Do et la semaine suivante, il est en examens. Il n’est pas vraiment prêt pour ses partiels, mais ne peut pas se permettre de sécher le taf. L’impasse. Tandis qu’il bûche, il sent son cœur battre à 100 à l’heure, jusqu’à ne plus trouver sa respiration : « C’était impressionnant. J’ai couru ouvrir la fenêtre, en récitant toutes les prières que je connaissais. Je pensais que j’allais mourir. »

Arrivé aux urgences de Poissy, son cas est évidemment jugé prioritaire. Malgré un masque respiratoire et un cachet enquillé à son arrivée, Hédi souffre de maux de tête et craint toujours pour son cœur. « J’avais terriblement mal. » Le médecin, «  un jeune toubib plutôt cool mais complètement épuisé », lui fait passer une batterie de tests. Tous rassurants.

En fait, le médecin ne trouve rien. Finalement, il dit à Hédi que la combinaison du travail et de la fac a provoqué chez lui un stress, et qu’il en a fait une petite crise. Bien sûr Hédi est content : il va mieux, et surtout, on lui jure qu’il est en excellente santé.

Pourtant, avec le recul, il est dubitatif, « sur le coup, je n’ai pas vraiment cherché à savoir. J’allais mieux, et je n’avais qu’une envie, rentrer. Quelques jours plus tard, j’avais une peur bleue que cela recommence, mais je me suis rendu compte qu’on ne m’avait pas dit ce que j’avais, en dépit de la gravité de ma crise.»

En partant, il demande un arrêt maladie. Il est environ 5 heures du matin, et Hédi commence dans quatre heures chez Ronald. « J’étais crevé. Je voulais juste un arrêt pour  le week-end ». Là, le médecin rechigne : « il me dit que je n’ai rien et que mon état ne justifie pas un arrêt de travail. »

Après moult négociations, le docteur consent à faire un effort, mais à contrecœur, « s’il m’avait accusé de simulation, c’était pareil. » Aujourd’hui, il en rigole : « mon cœur va bien, mais je sais aujourd’hui qu’il ne fait pas bon d’être malade quand on habite à Poissy. »

Ramsès Kefi

*Prénom modifié

Articles liés

  • Ici ou là-bas, des lignes meurtrières et des exilés toujours plus stigmatisés

    Alors que les responsables politiques français se font remarquer par un mutisme complice face aux dernières tragédies des exilés, Barbara Allix a décidé de parler de ceux qui se battent pour ces oubliés. Juriste, spécialiste du droit des étrangers, elle est installée à Briançon (Hautes-Alpes) où chaque jour de nombreux exilés traversent la frontière italienne dans les pires conditions. Elle raconte l’envers du décors de cet engagement pour l’humanité. Billet.

    Par Barbara Allix
    Le 30/11/2021
  • Guadeloupe : « On est obligé d’arriver à des extrêmes dramatiques »

    Depuis la mi-novembre, la Guadeloupe est traversée par un mouvement social profond, allumé par une grève des pompiers et soignants face à l'obligation vaccinale de ces derniers. Un mouvement de grève générale qui s'est suivi par des révoltes urbaines, et qui illustre un malaise profond de la société guadeloupéenne et de sa jeunesse face à l'État français. Témoignages.

    Par Fanny Chollet
    Le 26/11/2021
  • Exilés : « La France et l’U.E vous ont laissés vous noyer »

    27 exilés ont perdu la vie le 24 novembre dernier, alors qu'ils tentaient de traverser la Manche, pour rejoindre le Royaume-Uni depuis Calais. Une nouvelle hécatombe, qui devraient mettre la France et l'Union Européenne face à leurs responsabilités. C'est l’électrochoc que voudrait voir Félix Mubenga, devasté et en colère devant des drames qui se répètent. Comme nous tous. Edito.

    Par Félix Mubenga
    Le 25/11/2021