Roubaix. Un dimanche après-midi. La température ne dépasse pas les trois degrés. Malgré le froid, les mains engourdies, le nez qui coule, Anolak, Yann, Abel et les autres poursuivent l’échauffement. Petit footing en file indienne et sauts rythmés à travers une balustrade. « Putain, ça caille là ! » se plaint l’un des adolescents, qui tente de se recouvrir comme il peut. L’entraînement se déroule en bas d’une tour d’une dizaine d’étages, au centre de l’un des quartiers de la ville la plus pauvre de France. La moyenne d’âge des garçons tourne autour des 18-20 ans.

Ça papote, ça rigole, ça se chambre gentiment. « Ton saut de détente, il sent pas encore le narnar [menthe en arabe, ndlr] », lance Larbi à Ahmed. Fou rire général. Comprendre : il n’est pas encore très au point. Larbi Liferki guide ses troupes, entre sérieux et bonne humeur. Casquette vissée sur la tête, survêt noir Adidas, le gaillard imposant mène la danse. Il a créé l’association Parkour 59 en 2009 avec une bande de potes. « J’ai commencé à pratiquer le parkour en 2005 avec des amis après avoir vu une vidéo sur Internet, raconte le président. L’association est venue après, parce qu’il y avait une volonté des parents que l’on encadre leurs enfants qui voulaient faire comme nous ». Succès immédiat. « On s’est fait connaître rapidement, on a voyagé en Italie, en Angleterre, on a fait des shows pour des marques », se souvient le garçon. L’association compte actuellement 170 adhérents, le plus jeune a 3 ans, le doyen, 50. Le Roubaisien est aujourd’hui, à 30 ans, coordinateur régional pour l’agence de l’éducation par le sport, une structure associative nationale qui « contribue à la réussite éducative, l’insertion des jeunes et le vivre ensemble ».

Quand je voyais les flics, je courais !

L’entraînement se corse pour les jeunes sportifs qui se servent du mobilier urbain comme unique outil d’exercices. C’est le but du Parkour. Pour Rayane, pas encore majeur, c’est une première. Et ça se voit. « Vas-y, tu bloques tout le monde là », lui reproche l’un de ses copains. Yann, l’un des aînés du groupe, décide de le prendre à part et d’adapter la session à son niveau. Pendant que les autres escaladent les murs et grimpent sur le toit d’un local abandonné près d’un parking souterrain, le petit nouveau enchaîne les pompes en jetant un œil envieux vers ses camarades. Les tenues sont rudimentaires : habillements sportifs de rigueur, survêt floqués « STAFF Parkour 59 » pour certains, baskets, casquette ou bonnet. Ni de protections aux coudes et aux genoux ni de gants.

Yann, 30 ans.

Les rares habitants croisés dans le quartier des tours aviateurs en cet après-midi glacial ne s’étonnent plus de voir ces yamakasi made in 59. « Quand on se balade dans la ville, il y a 90 % de retours positifs, 5 % de regards interrogateurs et 5 % de rejet, des personnes qui nous disent que les immeubles ne sont pas conçus pour que l’on monte dessus », explique l’un des jeunes. Christelle, de passage à Roubaix, s’arrête pour les « admirer ». Les jeunes enchaînent les figures très techniques, les sauts en arrière et autres acrobaties impressionnantes. « Ils sont beaux, ils sont forts et tellement souples », remarque la quinqua, originaire de Loos. « Je ne saurais jamais faire ça, je vous tire mon chapeau ! » leur dit-elle en partant. « On est les ambassadeurs de notre pratique », affirme fièrement Mohammed, 22 ans, Roubaisien et adepte du Parkour depuis 9 ans (et du look PNL).

Pour que tout se déroule dans les meilleurs conditions, l’association organise des réunions avec la mairie, les forces de l’ordre, les propriétaires des espaces privés où ils s’entraînent. « C’est toujours nécessaire d’informer les gens, de leur expliquer ce que l’on fait », rapporte Larbi. L’échange est un moyen de rapprochement entre les jeunes et les habitants. Et même entre les jeunes et la police. « Au début, quand je voyais les flics, je courais, se rappelle le président de Parkour. Ils nous prenaient pour des cambrioleurs. Avec mes amis, on a déjà fait de la garde à vue une fois ou deux. Après, ils ont fini par comprendre qui on était et ce que l’on faisait. Maintenant, tout se passe bien, on n’a plus besoin de courir ! » Même avec la municipalité, il a fallu batailler pour obtenir des locaux car les jeunes alternent entraînements en extérieur et en salle. « On s’est vraiment battu auprès de la mairie. La dimension éducative du projet l’a convaincue de nous prêter un espace« , souligne Larbi. La ville leur a fourni les 700 mètres de la Friche dans le quartier de la Pile et la salle Buffon.

Transformer le territoire en terrain de jeu et se réapproprier la ville

« Les gars, on bouge sur un spot ? propose Larbi. À la clinique, il y a le cube ». La troupe acquiesce. Marche rapide à travers les rues de Roubaix pour garder le rythme. Ces rues, ces quartiers, ces monuments sont au cœur de la démarche. Sans ces immeubles et cette architecture ancienne, pas de Parkour. « Les jeunes redécouvrent Roubaix de cette façon, explique Larbi. Ils se retrouvent, se replacent dans la ville et s’identifient comme citoyens, comme habitants de première zone. Ils comprennent que la ville leur appartient. Parfois, ils pensent qu’elle s’arrête à leur quartier et que certaines zones appartiennent à une élite, comme la Condition publique ou le musée La Piscine alors que ces endroits sont ouverts à tous ».

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Ahmed, 19 ans.

(Re)découvrir des lieux est tout l’enjeu du projet « Parkour tes monuments ». Larbi se remémore une anecdote. « Avant, quand ils passaient devant la Condition publique, ils disaient ‘Ah ! c’est une usine’ alors que pas du tout, c’est une structure culturelle dont ils peuvent aussi bénéficier ».

Désormais, les jeunes Roubaisiens organisent aussi des visites guidées, notamment auprès des Epad (Établissements pour Personnes Âgées Dépendantes). « Ils expliquent l’histoire des monuments, pourquoi ils aiment leur ville. Ce projet est important parce que ça leur apprend à respecter leur patrimoine, les lieux, les personnes ».

Le sport comme outil d’insertion professionnelle

Le groupe est à l’image de la ville de Roubaix : jeune et diverse. « Tu as des Blancs, des basanés, des Noirs, des Asiatiques. C’est magique ! » plaisante Larbi.  On est loin du tableau dressé par le magazine d’extrême-droite Valeurs Actuelles qui parlait de délinquance, d’islamisme, de communautarisme. Mohammed fait abstraction de toutes ces « bêtises« . « On les laisse parler. C’est idiot, qu’ils viennent faire un tour ici, ils verront comment ça se passe vraiment ». Le jeune homme refait sa queue de cheval. « Je connais cette ville depuis 22 ans, je ne la quitterai pour rien au monde ».

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Larbi, troisième en partant de la gauche.

« C’est terminé pour moi les gars ! » rigole Larbi. Il vient de louper une figure et a manqué de se ramasser. « Ça a l’air facile alors que les gestes demandent des heures d’entraînement. Ils sont reproduits des dizaines de fois avant d’être maîtrisés parfaitement », explique Mohammed. « Chaque mouvement est précis », poursuit Yann.

Ce souci du détail, ce dépassement de soi sont des valeurs recherchées par les entreprises, selon Larbi, qui avec son agence de l’éducation par le sport a signé un partenariat avec la banque LCL. Il a sélectionné 10 jeunes, dont 5 adhérents de Parkour 59. « Ils seront conseillers clientèle. La LCL est prête à engager des jeunes sans diplôme parce qu’elle recherche des profils qui sortent du lot, des personnes motivées, qui ont l’esprit d’initiative et le sens du relationnel. Des valeurs que l’on développe au Parkour ». Il a également placé certains de ses poulains au Puy du Fou et au Parc Astérix. Il a entrepris toutes les démarches auprès des RH.

Fin de la séance, place aux étirements. Comme ils l’ont fait depuis le début, les jeunes utilisent ce qu’il y a autour d’eux, le mobilier urbain, pour terminer leur entraînement. Ici, les murêts d’un immeuble feront l’affaire. Retour au point de départ : la station de métro Eurotéléport. Sur le trajet, les esprits restent en alerte, tout se prête au Parkour. « Regarde cet immeuble, lance Yann à Larbi, facile de monter si tu mets ton pied sur la rambarde externe« . La pluie fait son apparition, le moment de se quitter pour de bon cette fois.

Leïla KHOUIEL

Crédits photos : Nine David

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