Après Obsidion, qui traite de l’embrassement des banlieues françaises, Remedium, alias Christophe Tardieux, récidive avec un ouvrage sur un sujet de société : l’expulsion des sans-papiers et de leurs enfants scolarisés. Instituteur, l’auteur raconte les difficultés d’aborder l’actualité avec les élèves.
« La maîtresse nous a dit qui leur manquait un papier pour avoir le droit d’être français. Et, à cause de ça, la police les cherche pour les expulser en Côte d’Ivoire ! Mais comment la police peut-elle rechercher des gens qui n’ont rien fait parce qu’il leur manque un bout de papier ? Je ne comprends pas ». Thomas est en classe de CM1 et il ne comprend pas. Il ne comprend pas l’absence de son copain Adama, menacé d’être expulsé dans son pays d’origine. Il ne comprend pas non plus pourquoi son copain devrait changer de pays alors qu’il « apprend exactement la même chose que moi à l’école. C’est ça qui devrait compter, c’est plus important qu’un bout de papier ».
Adama est un personnage fictif, comme Thomas et les autres. Ils ont été inventés par Christophe Tardieux, alias Remedium, un enseignant en classe de Cm1-Cm2 au Blanc-Mesnil (93), écrivain et dessinateur. Le récit, lui, n’est pas si fictif que ça. L’auteur dit s’être « inspiré de faits réels, parfois de témoignages de collègues d’autres établissements ».
Quand on lit son livre, on espère au fond de nous que cette histoire n’a pas existé. Pourtant, on est bien conscient du phénomène de société qu’est celui des sans-papiers, mais quand on lit les paroles de Thomas qui ne comprend pas, tout d’un coup, nous aussi on ne comprend pas. Lorsqu’elle est bien restituée, la parole d’un enfant a finalement plus d’écho que celle d’un politique, d’un spécialiste de l’immigration, d’un chercheur en sociologie, en anthropologie ou en ethnologie.
« Il faut montrer que nous sommes sérieux »
Adama est un élève sérieux, qui travaille bien à l’école. Il est expliqué que Thomas et Amandine travaillent moins vite sur la production du journal de l’école quand Adama n’est pas là. C’est un enfant discret, qui ne fait pas de bêtise. Cela est en partie dû à son éducation basée sur le travail : « il faut montrer que nous sommes sérieux ». D’ailleurs, en parlant de travail, Thomas explique que le papa d’Adama « travaille dur depuis des années sur un chantier pour construire nos maisons, nos immeubles, nos stades ».
Avec ce livre, ce professeur pointe en toile de fond la difficulté d’expliquer des faits graves aux plus jeunes. La maîtresse, Madame Pallas, finit par donner une explication sur l’absence d’Adama, seulement parce que les élèves insistent lourdement. Le soir, c’est en prenant des gants que le papa de Thomas lui explique qu’est-ce qu’un sans-papier, qu’est-ce que l’immigration, la colonisation.
L’explication des faits sociétaux à l’école, nous en avons plus qu’entendu parler avec les attentats de janvier 2015. Les parents se demandaient s’ils devaient discuter de cet événement avec leurs enfants. Les enseignants se sont interrogés sur la manière d’en parler.
Rapidement, ces derniers ont été « contraints » de l’évoquer dans leur classe en raison de la minute de silence voulue par François Hollande : « on ne peut pas leur demander d’effectuer une minute de silence sans leur expliquer pourquoi, ça n’a pas de sens » précise Christophe Tardieux. C’est avec difficulté qu’il en a parlé à ses élèves de 9 – 11 ans : « J’étais face à une double difficulté : d’une part je ne pouvais pas leur montrer de quoi je leur parlais, comme j’ai l’habitude de faire, puisque Charlie Hebdo est un journal destiné à des adultes ; et par ailleurs j’étais face à un problème tout autre : beaucoup d’entre eux avaient une image assez négative de ce journal, et j’ai vite compris qu’ils me répétaient les paroles de leurs parents. En gros, les enfants me disaient “évidemment ce n’est pas bien de tuer, les terroristes ont fait quelque chose de mal, mais Charlie Hebdo l’avait peut-être un peu cherché”, j’en ai rattrapé la moitié. »
À l’école primaire, on apprend à écrire, à lire, à compter, mais aussi à écouter l’autre, notamment son instituteur quand il donne une consigne ou lit un livre. Christophe Tardieux se rappelle avoir lu son propre livre à ses élèves : « Je ne leur ai pas dit que j’en étais l’auteur et ils n’ont pas pu reconnaître mon nom puisque j’écris sous pseudo. Quelques heures après leur avoir lu, j’en ai surpris plusieurs reprendre le livre dans la bibliothèque qui est dans la classe pour le feuilleter ».
Certaines études montrent que le marché actuel du livre est porté par le secteur jeunesse. Des livres pour enfants, il y en a donc des tonnes ; mais des livres qui expliquent qu’est-ce que l’immigration, la colonisation, le phénomène des sans-papiers, la place des forces de l’ordre dans de telles situations, la mobilisation citoyenne, l’intérêt des hommes politiques, et ce de manière assez simple il y en a peu. « Adama : L’étrange absence d’un copain de classe » est en premier lieu destiné à des enfants, mais un adulte se prend rapidement à la lecture de cet album qui soulève un grand nombre de questions avec une touche de tendresse, qui manque cruellement à d’autres sorties littéraires un peu plus médiatisées.
Sarah Ichou

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