Jeudi 18 octobre 2012 : la date était affichée sur les panneaux lumineux de Levallois et attendue par les habitants depuis des semaines, voire des mois, des années même, pour certains. Son nouveau centre commercial est  un immense centre de shopping de luxe géré par Unibail avec entre autres un Marks & Spencer (plus grand que celui des Champs-Elysées) le premier Lego Store de France, un espace traiteur Dalloyau…

Préférence locale à l’emploi ?

La Mairie de Levallois et le centre commercial So Ouest en ont fait un argument fort pour remporter l’adhésion des habitants: la préférence locale, sorte de préférence nationale appliquée à la ville. Ainsi, sur 1250 postes ouverts au recrutement dans les différentes boutiques du « centre de shopping », 1000 emplois étaient annoncés comme réservés en priorité aux Levalloisiennes et aux Levalloisiens, coachés gratuitement dans les salons de la ville. Un gros coup de boost l’emploi dans une ville qui ne manque déjà pas de poste à pourvoir dans le commerce, à en croire les annonces florissantes des devantures rue du Président Wilson. Ce critère d’embauche à caractère discriminatoire affiché, qui figure souvent sur les programmes de partis nationalistes, n’a fait l’objet d’aucune contestation, ni à droite ni à gauche. Dans Le Parisien du 2 mai dernier, Jean-Marie Tritant, directeur général des centres Unibail de France, argumentait: « Tout le monde est gagnant avec ce type de recrutement. Les enseignes sont particulièrement intéressées car il est plus facile pour elles de gérer des plannings avec des salariés vivant à proximité. »
In fine, il semble que les candidats « non-Levalloisiens » aient aussi eu leur chance, puisqu’un responsable de Marks & Spencer annonçait à une journaliste de France 3 Paris-Île-de-France qu’un tiers seulement des employés du magasin habitaient la ville. D’autres postes sont d’ailleurs encore à pourvoir.

Levallois envahi par les rats ?

Légende urbaine ou réalité ? Difficile d’avoir des informations factuelles sur le nombre de rats en présence. Toujours est-il que plusieurs personnes d’horizons différents signalent la présence de nombreux rats, qui auraient été dérangés par les travaux, et délogés de leurs sous-sols habituels. Les différentes sources évoquent entre 2 millions et 6 millions de rats dans le « grand Paris ». Sur son blog, l’Amicale des habitants du 12-15 rue d’Alsace (logements sociaux de Levallois gérés par France Habitation dénonce la prolifération de rats et évoque un traitement en cours par la mairie. Un habitant confirme : « La mairie lance un traitement anti-rats, mais il faut que les bailleurs suivent, sinon c’est inutile. En attendant, on en croise dans les parcs et ça peut causer de gros dangers en cas de morsure sur les enfants notamment… sans parler des questions d’hygiène. »

Le capitalisme triomphant ?

Karl Marx définissait le capitalisme notamment par « l’exploitation de l’homme par l’homme« . Sans être particulièrement altermondialiste, j’ai pu constater que le centre commercial So Ouest en était l’illustration parfaite, entre le pauvre monsieur en caleçon rouge tous abdos dehors devant la boutique Hollister le soir de l’inauguration, scruté comme un animal, (on aurait à juste titre crié à l’exploitation des corps s’il avait s’agit d’une jeune femme) ou celui qui doit tenir toute la journée un panneau « So Ouest » en souriant debout devant la sortie du métro Louise Michel. (Voir photo). Pour le reste, comme dans tous les endroits « de luxe », c’est à qui sera le plus mal-aimable (preuve de richesse ?) avec les vendeurs. Une pensée pour les hôtesses envahies par les futurs clients ayant pris au mot l’accroche publicitaire « exigez la carte So Ouest ! » et se ruant sur elles à la recherche de leur carte, de promotions et autres offres spéciales. (Moi, j’attends vendredi, on n’est pas des sauvages.)

So Ouest attirerait les « bandes » et la « drogue » ?

Sur la page Facebook de So Ouest, plusieurs habitants du quartier s’interrogent régulièrement sur la population brassée par le centre commercial. « Sous les tours de HLM, en face d’un parc, dans un quartier populaire… Le H&M va faire venir les gens d’Asnières, de Saint-Ouen… Je suis persuadée que ça va devenir un repère de dealers et de pickpockets. J’ai interdit à mes enfants d’y aller. » décrète Stéphanie, cadre en marketing à Levallois mère de deux enfants scolarisés à l’école primaire Jules Ferry, à 3 minutes à pied du centre commercial. « Le centre est cerné par les cités, d’ailleurs en général on dit que cette partie de Levallois (le quartier Alsace) ce n’est pas vraiment Levallois, c’est plutôt une annexe de Clichy. » poursuit-elle. La mixité sociale ? Pas vraiment au goût de tout le monde. Sur le site de So Ouest (inaccessible aujourd’hui), Unibail-Rodamco annonçait la présence permanente de 15 agents de sécurité qualifiés. Dans une interview à Levallois Econews,  la directrice du centre commercial annonçait aussi « Un système de  vidéo-protection, avec des caméras numériques et une qualité d’image exceptionnelle ». En ce premier jour, aucune « bande » à l’horizon. S’il y a bien un terrain sur lequel Levallois reste inattaquable, c’est la sécurité. Un jour, j’ai oublié mon ordinateur dans un parc et quelqu’un m’a téléphoné pour me le rendre !

Pas de culture à Levallois ?

« Non, aucune enseigne de culture n’est prévue à Levallois » confirme la community manager de So Ouest sur la page Facebook du centre commercial. En effet, l’immense centre de shopping regorge d’enseignes de mode ou d’enseignes « food », mais à part une boutique d’encadrement de photos, pas une FNAC, pas un Cultura, pas une librairie, pas un disquaire à l’horizon. « Le marché du livre est tendu » analyse un éditeur venu du 17ème arrondissement le soir de l’inauguration. « En plus, à Levallois, les gens ne lisent pas, à part des livres de management et encore.Il n’y a qu’à voir le rayon ou plutôt l’étagère livre de Monoprix, elle se résume à des livres de cuisine, des livres pour enfants et une poignée de best-sellers type « livres de plage » vus à la télé. » Avec un Virgin Champs-Elysées à l’avenir incertain (des rumeurs parlent de prochaine fermeture) une FNAC mise en vente, les habitants ne sont sauvés que par la grande médiathèque de la rue Jean Jaurès. Mais acheter un livre à Levallois, c’est le parcours du combattant : la 13e ville la plus dense du monde ne dispose que d’une unique librairie. (Voir photo)

Des riverains méprisés ?

Si on trouve des heureux sans mal, à en juger par l’affluence dès 9 heures du matin jeudi 18 devant le centre commercial, les voisins de So Ouest ne bondissent pas tous de joie. Dès le printemps dernier, une tribune d’Annie Mandois, conseillère municipale d’opposition, évoquait des exonérations de taxe dite « de balayage » pour certains riverains, et pas pour d’autres. Mercredi soir, certains faisaient savoir qu’ils goûtaient peu de ne pas avoir été conviés à l’inauguration, comme Odette, qui vit rue Curnosky dans le 17ème:  « Je suis à deux minutes de So Ouest, j’ai subi les nuisances sonores, les détours pour rentrer chez moi et pas même un carton d’invitation pour me remercier ! » lance-t-elle dans la file d’attente de la pharmacie. « Merci pour le marteau piqueur jusqu’à 23 heures ! » écrit un voisin sur la page Facebook du centre, tandis que deux quadragénaires s’énervaient, mercredi soir, devant les portes : « On nous dit vous êtes invités à 20 heures, mais on voit que les gens font la fête depuis 18 heures à l’intérieur pendant qu’on est parqué devant ! »

Sur Facebook, 26 personnes approuvent la publication de Jimmy, voisin épuisé: « On aimerait se reposer, il est un peu minuit passé… Certes un centre commercial, avec des magasins qui ne seront probablement pas accessibles financièrement aux riverains, est important; mais on se lève tôt le matin pour aller bosser, aussi… » Chantal commente à 5 heures du matin pour annoncer que les camions chargent encore et toujours.
Un mécontentement qui risque de durer: les travaux sont loin d’être terminés (Voir photo) et dureront jusqu’en 2014, date prévue pour l’ouverture des cinémas. Dans une tribune, les élus socialistes de la vile dénoncent entre autres le prix des places de parking autour de So Ouest, inabordables pour les habitants du quartier « abandonné depuis 20 ans ». Du côté de la mairie, on souligne que tous les riverains ont été prévenus étape par étape de l’avancée des travaux, ont reçu des invitations VIP voire des cartes « 10 heures de parking offerts », et qu’ils sont les premiers à bénéficier du dynamisme économique du quartier: outre le centre, un « So Ouest Plazza » abritant des bureaux sera bientôt livré. Pour Ivan, qui a déterminé un périmètre, l’idéal c’est « habiter assez prêt pour venir à pied, mais assez loin pour ne pas entendre les travaux ! »


Un So Ouest en carton ?

Alors que la première journée n’est pas encore terminée, on rapporte déjà de nombreux bugs – et la rapidité impitoyable des réseaux sociaux ne permet pas de les dissimuler. Ainsi, la panne d’escalator du soir de l’inauguration a-t-elle déjà été l’objet de nombreuses plaisanteries, de même que le mur « aquarium » diffusant des images de poissons en pleine error 404 (Voir photo). La veille, le sol s’effondrait purement et simplement sous une voiturette, l’espace de 2-3 mètres, aujourd’hui en réparation (Voir photo). Des couacs qui font jaser les détracteurs de So Ouest… et relativiser les autres: sur Twitter, 90% des posts relatifs à So Ouest sont élogieux, et l’immense majorité des journalistes présents mercredi soir était unanime pour saluer la beauté du centre, dont un mur est recouvert d’oeuvres d’art et les sols de marbre.

Dans la rue Louise Michel habituellement bondée aux heures du déjeuner, ce jeudi 18 à 12 heures 30, les commerces de bouche et les restaurants restent déserts. « Ils sont tous à So Ouest… » soupire une des gérantes. L’espace d’un instant, on se croirait presque dans Au bonheur des dames, d’Emile Zola, dont je vous laisse méditer un court extrait pendant que je file au nouveau Starbucks: « Trois garçons, continuellement, essuyaient et emplissaient les verres. Pour contenir la clientèle altérée, on avait dû établir une queue, ainsi qu’aux portes des théâtres, à l’aide d’une barrière recouverte de velours. La foule s’y écrasait. Des personnes, perdant tout scrupule devant ces gourmandises gratuites, se rendaient malades.
– Eh bien, où sont-elles donc ? s’écria madame Bourdelais, lorsqu’elle se dégagea de la cohue, après avoir essuyé les enfants avec son mouchoir.
Mais elle aperçut madame Marty et Valentine au fond d’une autre galerie, très loin. Toutes deux, noyées sous un déballage de jupons, achetaient encore. C’était fini, la mère et la fille disparurent dans la fièvre de dépense qui les emportait. » Voisins levalloisiens, souhaitons-nous une fin moins tragique…

Marlène Schiappa

http://fr.ulule.com/ghetto-child/

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