En les forçant à rester à la maison, le confinement et le télé-travail ont aussi forcé les Français·se·s à changer leurs habitudes vestimentaires. Plus de pyjamas donc moins de soutien-gorge, moins d’activités donc plus d’armoires triées, moins de sorties donc plus d’expérimentations. Seulement, ce qui aurait pu n’être qu’un effet inhérent à la situation, s’est transformé pour certain·e·s en bonnes habitudes. Et beaucoup comptent bien les garder.

Activité a priori anodine, trier son armoire durant le premier confinement n’a pas seulement servi à aérer sa garde-robe. Pour certain·e·s, ça a été le déclic, le début d’une réélle prise de conscience.

J’achetais des quantités incroyables de fringues sur des sites. 

C’est comme ça que Elsa, étudiante en droit de 24 ans, a opté pour le shopping responsable. En triant ses vêtements lors du premier confinement, elle a clairement vu qu’elle en possédait beaucoup trop : « J’achetais des quantités incroyables de fringues sur des sites chinois, je pense que je faisais une ou deux commandes ASOS par mois, une tous les deux mois sur SheIn. Amazon, c’était le pire : 80 commandes en trois mois. »

La jeune femme confie avoir utilisé le shopping pour combler un vide plus profond par le matériel. Il a fallu qu’elle se retrouve devant le résultat concret de ses achats compulsifs pour qu’elle ressente vraiment « un décalage entre [ses] opinions politiques et [ses] actions ». Selon cette « vegan féministe de gauche de Saint Cloud », comme elle se décrit elle-même, « c’est bien beau de ne pas manger de viande mais de consommer des sites chinois ! ». 

Mieux consommer pour soi, pour les autres, pour la planète

Très soucieuse de l’environnement, elle a décidé de se tourner vers les friperies, de remettre les habits qu’elle ne portait plus et de soutenir les marques françaises et éthiques, ainsi que les petit·e·s créateur·rice·s. L’argent qu’elle dépensait dans le shopping avant, elle l’investit maintenant dans son bien-être : un investissement bien plus rentable à long terme selon l’intéressée.

J’achetais tout le temps des articles en promo compulsivement, sans besoin et sans être réellement convaincue de ce que j’achetais. 

Camille , étudiante de 24 ans également, peut témoigner d’un parcours semblable : « j’achetais tout le temps des articles en promo compulsivement, sans besoin et sans être réellement convaincue de ce que j’achetais, mais c’était soldé alors feu ! » Comme Elsa, Camille explique avoir voulu traiter un mal-être par le shopping, sans y parvenir : « je voulais cacher un manque de confiance en moi derrière les dernières tendances fringues, au final je n’étais jamais satisfaite de mon style et je n’avais pas plus confiance pour autant ! »

Choquée par l’effondrement meurtrier (plus de 1100 victimes) du Rana Plaza en 2013, une usine textile bangladaise devenue depuis le symbole des travers de la fast-fashion, la jeune femme pensait depuis longtemps à rompre avec cette industrie. Mais le déclic n’a eu lieu que durant le premier confinement. Camille n’a pris que très peu d’affaires pour aller se confiner chez ses beaux-parents. Seulement, au bout de deux mois, elle n’avait même pas porté tous les vêtements emmenés. C’est à ce moment qu’elle a compris l’inutilité de certains vêtements.

S’en est suivi un tri aussi rigoureux que monumental : « j’avais carrément fait un tableau Excel en notant le nombre de pulls, t-shirts, pantalons etc. que je devais avoir pour arriver à 100 articles dans mon dressing. J’avais aussi noté les couleurs que j’aimais porter, les associations possibles et celles qui m’allaient bien. Le reste, j’ai tout viré ! ».

Si elle aime toujours le shopping, elle ne s’autorise à acheter un article que si elle en vend un autre, et préfère la seconde main. Libérée de cette « boulimie de fringues », la jeune femme se dit plus en phase avec elle-même, ravie de ne plus participer à l’exploitation de l’environnement et des êtres humains.

Anne, jeune juriste de 24 ans,  a commencé à faire attention à la provenance de ses vêtements l’année dernière, lorsqu’elle a commencé à gagner sa vie : « je travaillais pour avoir cet argent et j’avais envie de le dépenser à meilleur escient ». Ensuite, la liste des marques profitant du travail forcé des Ouïghour·e·s a enfoncé le clou.

« Comme on n’était plus constamment sollicité·e·s, il y avait moins cet aspect urgent (…) Le temps s’est vachement ralenti durant le premier confinement. » Anne montre ici comment le confinement a remis en perspective la notion de temps, de besoin et d’urgence là où il n’y en a pas (« j’ai une soirée demain donc il faut que je m’achète une robe pour l’occasion »), et le fait de n’avoir aucune soi-disant obligation force aussi à prendre du recul, à mieux discerner l’important du futile. Dans la même lignée que Camille, Anne est bien contente de dépenser pour des articles confectionnés avec éthique.

Au-delà de l’aspect moral, dépenser son argent consciencieusement permet aussi de se focaliser sur les pièces qu’on aime vraiment. Délivrée des tendances qui s’enchaînent sans répit, Anne, par exemple, a trouvé des marques qui lui correspondent, créant ainsi un style aussi unique qu’intemporel.

Confiné·e·s mais plus libres

S’habiller pour soi, se faire plaisir, voici une autre conséquence positive du confinement. L’exemple le plus populaire et médiatisé de cette focalisation sur soi est certainement le « no bra »(pas de soutien-gorge). Le 22 juillet 2020, l’ifop a publié une enquête révélant que 18% des jeunes filles/femmes de moins de 25 ans ne portent plus dee soutien-gorge depuis le début du premier confinement. Ce pourcentage est 4 fois plus élevé qu’avant le confinement.

Le seul fait qu’on remarque que ma poitrine est libre me gênait. Et puis, le regard des hommes…

Parmi elles, Alice, une jeune femme de 24 ans, qui a passé le premier confinement en télé-travail sans avoir porté de soutien-gorge. Grâce à une alternance entre travail en présentiel et distanciel depuis avril, elle s’est doucement habituée à ne plus porter de soutien-gorge à l’extérieur. Si ce changement est très récent, la jeune femme pensait à sauter le pas depuis longtemps. Ce qui la freinait avant « c’est le regard des autres », confie-t-elle. « Le seul fait qu’on remarque que ma poitrine est libre me gênait. Et puis, le regard des hommes… »

Si, contrairement à Alice, Elsa n’évoque pas la peur d’être sexualisée par les hommes, elle explique aussi avoir été freinée par le regard des autres dans l’adoption du no bra. Pour les mêmes raisons, c’est également le confinement qui a aidé l’étudiante en droit à se débarrasser du soutien-gorge. Maintenant, les deux jeunes femmes tentent de faire fi du regard des autres afin d’être à l’aise.

Dans les deux cas, Alice et Elsa ont a priori adopté le no bra pour plus de confort, tout simplement. Mais, parfois, les nouvelles habitudes vestimentaires sont le fruit d’une réflexion plus poussée, plus significative.

Sortir du jogging pour changer de style

Paloma peut en témoigner. Lassée des tenues moroses du confinement, cette jeune journaliste a profité de la période pour essayer de nouvelles tenues. Depuis l’enfance, son rapport aux vêtements et à la mode a toujours été compliqué : « On m’a longtemps fait comprendre que je devais me cacher et donc je suis passée par beaucoup de styles mais pour cacher un peu mon surpoids. »

Sa décision de porter des vêtements plus à son goût ne date pas du premier confinement, mais ce dernier lui a quand même permis de passer une étape. Face à des habits délaissés depuis longtemps et fatiguée de « passer presque deux mois en pyjama/jogging », elle a pris la décision de se créer de jolies tenues. Savoir qu’elle n’avait pas à sortir de chez elle l’a aidée à arriver à ce qu’elle appelle « un genre de libération ».

Plus de couleurs et de matières méconnues, des changements dans le maquillage et la couleur des cheveux, voilà le visage que prend cette petite libération. Elle avoue qu’elle ne lui apporte pas forcément grand-chose, si ce n’est un peu plus de confiance en elle. Cela étant, pour une femme victime de grossophobie (y compris celle qu’elle avait intériorisé), qui craignait le regard des autres, « c’est déjà ça de pris », comme elle le dit elle-même.

Contrairement à Paloma, qui décrit son style pré-covid comme « un peu bateau », Camille D.*, jeune rédacteur de 24 ans, parle de son style d’avant comme très fluctuant. Il explique ces variations par les différents milieux sociaux qu’il a traversé. Mais contre toute attente, le dernier changement en date est le fruit d’une réflexion sur son identité, notamment son identité de genre et son orientation sexuelle.

Le deuxième confinement a été un moment de repli sur lui-même, mais « dans le bon sens du terme » précise-t-il. Moins soumis au regard des autres, il était plus enclin à essayer des vêtements qui lui faisaient envie, vêtements qu’il n’aurait peut-être pas assumé avant. Ajoutant à son style vestimentaire « plus de queerness », il a délaissé les normes de genre. Dans sa garde-robe, on trouve désormais des crop-tops – qui lui permettent de montrer son ventre, partie du corps que les hommes ne montrent pas, ou du moins pas de cette façon – des pantalons à la taille haute, ou plus cintrés au niveau des fesses que ceux destinés aux hommes.

Donner une matérialité à son identité. 

On trouve aussi des matières fluides, brillantes… en somme, des vêtements peu masculins, au sens normatif du terme. Grâce à ce nouveau style, Camille donne « une matérialité à son identité » et, par conséquent, se sent plus en accord avec lui-même. Ce style lui permet aussi de montrer son identité au monde, avec quelques réactions au passage.

Le jeune homme a rencontré des regards masculins désemparés par ce nouveau look : « ils ne savent pas dans quelle case me ranger. En plus, avec le masque, c’est difficile de déterminer mon genre ». Mais ces regards ne lui déplaisent pas, au contraire : c’est à travers eux aussi qu’il se sait performer une masculinité différente de la norme.

Tous ces témoignages montrent à quel point la pandémie, et surtout les confinements, ont changé la donne en matière d’habitudes vestimentaires chez les jeunes. On le sait, le style d’une personne se crée et évolue selon un environnement et un contexte donnés. Mais depuis mars 2020, on est plongé·e·s dans un contexte très particulier puisque marqué par l’isolement.

Il est donc intéressant de voir comment un style peut évoluer lorsqu’on a moins de contacts directs avec l’extérieur. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ici le repli sur soi peut être bénéfique, autant pour soi que pour les autres. En espérant que ces bonnes habitudes, marquées par l’épanouissement personnel, ne soient pas qu’un effet de mode.

Sylsphée Bertili

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