BB : Comment a évolué la communauté musulmane depuis la création du CFCM ?

Bernard Godard : Le CFCM n’a pas trop bouleversé l’ordonnancement du culte musulman. Le CFCM est arrivé à une période où il y avait un désir, celui de l’Etat, d’ordonnancer cette religion car il y avait quelque chose qui manquait. Mais les problèmes culturels et sociaux pouvant être liés à la religion ont été mis de côté par rapport à loi de 1905. Ce que les gens ont du mal à comprendre, c’est que tout ce qui concerne les problèmes de théologie – c’est quoi, être musulman vis à vis de sa foi ? -, ce n’est pas quelque chose qui a été abordé par l’Etat au moment de la constitution du culte musulman.

Oui, la question de se doter d’un organe théologique s’est posée dès la première réunion mais c’était niet. La limite a été apportée par la partie musulmane. Les organisations comme le RAMF, la mosquée de Paris et l’UOIF ont réagi en réaction à la volonté des pouvoirs publics mais il ne se sont réunis et mis d’accord qu’autour du minimum syndical. Il ne faut pas oublier que ce sont des politiques avant d’être des religieux aussi. Il y a eu des commissions autour du pèlerinage, de la formation des cadres religieux… La difficulté principale a été de mettre en commun des choses allant au-delà de ça. Les élus, les administrations ont aussi surestimé ce qu’était le CFCM sans penser qu’il y avait des logiques locales. L’UOIF par exemple a participé mais avec une volonté de blocage sur tout ce qui était de l’ordre d’une réflexion théologique. Tout ce qui était autour de la formation des cadres religieux a été sabordé par exemple. Chaque groupe était dans sa gestion propre.

BB : Est-ce à l’Etat de structurer la religion musulmane ?

BG : Philosophiquement, je pourrais vous répondre mais je vais répondre en tant que praticien. A la création du CFCM, il y avait un vrai besoin que l’islam soit reconnu. Il fallait une existence légale avec une reconnaissance au niveau national qui n’existait pas. A la fin des années 90, Jean-Pierre Chevènement me demande ce qu’on fait sur cette question et me parle de facilitation. Je me dis qu’il faut consulter les gens concernés. Si l’Etat parlait de faciliter le culte musulman, il faut comparer, mais toutes proportions gardées, avec le culte juif sous Napoléon. La loi de 1905 faisait que l’on pouvait agir sur l’aide mais absolument pas intervenir dans le champ théologique. A des moments, le CFCM a été interrogé par rapport au dogme et même là, ils n’étaient pas d’accord car les intérêts étaient différents. Il faut savoir qu’il y avait des organisations extrêmement différentes autour de la table. Et la seule organisation structurée, c’était l’UOIF.

L’Etat ne peut pas exiger

Prenons l’exemple de la loi de 2004. Elle a été discutée, l’UOIF a choisi d’être dans l’appareil et de ne pas être dans un affrontement musclé contre les pouvoirs publics, d’être dans une stratégie de la discussion. Il y a eu des pressions très fortes du cabinet de Sarkozy pour essayer d’influer sur un avis du CFCM afin qu’il déclare que le port du voile n’est pas une obligation. Mais l’Etat ne peut pas exiger. Les pressions n’ont pas fonctionné et le CFCM a rendu un avis en indiquant que le voile est une prescription obligatoire. Finalement, la loi a été votée et tout se passe plutôt bien.

Tout ça pour dire que les limites de l’influence de l’Etat sur le CFCM sont apparues rapidement parce qu’on n’est plus au temps du colonialisme. Cela peut se lire comme du néocolonialisme, le CFCM, mais moi je dirais qu’il y a plutôt quelque chose du jacobinisme aussi et de l’interventionnisme de l’Etat. A aucun moment, il n’y avait une volonté de contrôle sauf évidemment sur le fait de faire appel à moi qui venait des renseignements généraux mais j’ai été appelé plutôt sur le fait d’avoir été engagé à gauche et j’avais commencé à écrire dans les cahiers de l’Orient notamment. Dans les années 80, je sentais que le religieux était ce qui allait nous occuper de plus en plus.

BB : On parle beaucoup d’islam politique, qu’est-ce que ça veut dire ?

BG : L’islam politique, c’est l’islam utilisé comme support politique concret, dans la modernité politique d’aujourd’hui. Il s’est formalisé dans les luttes anti-coloniales, l’objectif était de récupérer une identité musulmane en luttant contre l’occupant en Egypte avec Hassan el-Banna. En Algérie par contre, la revendication, c’était plutôt l’application de la loi 1905.

C’est donc une réappropriation de certains aspects de la modernité tout en affirmant sa religion avec la volonté de créer un Etat islamique. Mais attention, Si Hassan el-Banna revenait, il ne serait pas à Daech. Pour se rendre compte, il faut prendre l’exemple de l’AKP et de la Turquie. L’AKP est un parti islamiste mais il n’y a pas de remise en cause des lois de la laïcité d’Atatürk, alors ça veut pas dire qu’ils n’aimeraient pas mais ils ne le font pas. On s’occupe d’abord des problèmes de la société avant de créer cette société islamique idéale qui, de mon point de vue, est souvent seulement un argument politique. Cela vaut pour le PJD au Maroc ou Ennahda en Tunisie. De mon point de vue, la structuration de l’islam politique et des Frères musulmans est morte depuis la mort de Morsi. L’Egypte, c’est là où tout est né.

Les Frères musulmans ont perdu la partie auprès des jeunes générations

BB : On parle souvent de « l’influence des Frères musulmans ». Mais c’est quoi, au juste, cette influence ?

BG : Les Frères musulmans en Europe ont n’ont rien à voir avec ce que l’on voit au Maghreb. D’abord, il faut savoir que les seuls qui ont pensé la place du musulman dans la société occidentale, ce sont les Frères musulmans. Ils ont fait un travail qu’aucune autre organisation n’a fait. La marche de 83 aurait pu être l’occasion de penser cette place par d’autres mais la gauche n’a rien fait et a juste récupéré ce mouvement. C’est pour cela qu’aujourd’hui, on dit souvent « ce sont les Frères musulmans ». Sur le plan dogmatique, les Frères musulmans ne sont pas fixés sur une école juridique, ils prennent un peu des 4 écoles. Les frères musulmans sont favorables au principe de la facilité dans la pratique de la religion.

Alors oui, ils sont dans la da’wa, c’est-à-dire l’appel à la religion. Les Frères musulmans restent une organisation qui, dans les pays musulmans, veut accéder au pouvoir mais ce n’est absolument pas le projet dans les pays non-musulmans. Dans leur socialisation, leur organisation, il y a la création d’une micro-société qu’on appliquera quand on prendra le pouvoir. Dans les années 90, les jeunes issus de l’immigration se sont investis socialement, avec l’aide des Frères musulmans. Ces derniers ont cru qu’ils allaient garder la main sur ces structurations mais ça n’a pas été le cas, ça leur a échappé. Il y a un modèle de réclamation d’identité, de socialisation qui a été impulsé.

Il y a une portion de cet islamisme qui a suivi une voie particulière, ceux qui ont suggéré que pour établir le gouvernement, il faut le faire par la violence et la force. Alors là on rentre dans une conception et l’idéologie islamiste a, dans ses marges, un aspect violent. Reste que le noyau central des Frères musulmans est légaliste, dans l’action sociale. Le Hamas palestinien est la seule branche des Frères musulmans qui est dans l’optique de la violence. Et en Egypte, il y a des groupes islamiques qui sont en sécession avec les Frères musulmans.

Finalement, notre grand malheur à tous c’est l’Arabie Saoudite, c’est l’islamisme violent. Ce sont des gens qui sont pour la pureté. Ils ne sont pas, à l’origine sur l’établissement d’un Etat musulman. Cette partie wahabbite s’infiltre dans le monde car les Américains la favorisent, étant plus proches de l’Arabie Saoudite que des Frères musulmans.

Ce dont on peut parler quand on évoque l’influence des Frères musulmans, ce sont des jeunes dans des associations musulmanes dans les années 90 qui par identitarisme se retrouvent dans des structures dépendant des Frères musulmans. Pour autant, les Frères musulmans n’ont pas forcément été en pointe. Par exemple, sur la question du halal, ce qu’ils ont lancé, Halal Service, ça n’a pas du tout fonctionné.

A partir des attentats, il y a eu une lecture à sens unique, il n’y a plus de distinguo entre les différents concepts et on se retrouve avec des discours tels que « ils veulent tous instaurer un Etat musulman » mais l’islamisation de la France c’est du domaine du fantasme. Les Frères musulmans ont perdu la partie auprès des jeunes générations en étant au CFCM et en jouant un jeu politique inacceptable sur la question du voile. Cela a donc donné lieu à la création du CCIF avec Samy Debah.

BB : Quelle est la structuration actuelle de l’islam de France ?

BG : Je suis peut-être jacobin inconsciemment mais l’Etat est obsessionnel par rapport à la religion et veut des structures centralisées en face. Aujourd’hui, il y a le CCIF mais le CCIF a un positionnement politique qui est celui du post-colonialisme. Le CCIF est la structuration la plus efficace dans le comptage des gens, dans leur défense. C’est un appareil crée en 2003 qui n’a aucun équivalent. La dame de Bourgogne-France-Comté par exemple, à qui d’autres voulez-vous qu’elle s’adresse qu’au CCIF ? On leur reproche d’idéologiser une islamophobie d’Etat, c’est dommage car toute leur crédibilité, leur travail est gâché par le voile et la désignation de l’Etat comme responsable de cette islamophobie. Et il faut savoir que le CCIF, ça n’a rien à voir avec les Frères musulmans.

Toute la discussion sur l’islamophobie ne suscite pas chez les Frères musulmans un intérêt vif et particulier. Aujourd’hui, sur les structures qui existent, je pense que l’idéologie post-coloniale a plus d’influence que les Frères musulmans. C’est juste que tout est mélangé car on est dans un confusionnisme total aujourd’hui. Les femmes voilées sont instrumentalisées de tous les côtés politiquement. Vous savez, au moment de l’élaboration de la loi de 2004, la question des mères accompagnatrices s’est posée mais il était hors de question de légiférer. Reste que la France ne peut pas être un îlot isolé politiquement sur ces questions. A un moment donné, la CEDH va s’énerver. Il faudra bien décompresser sur le voile et ne plus enfourcher ce cheval, notamment à gauche car ça nourrit l’extrême droite.

Propos recueillis par Latifa OULKHOUIR

Crédit photo : Capture d’écran / Public  Sénat

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