Pour la première fois depuis une dizaine d’années, j’ai remis les pieds au marché du quartier, lieu de commerce et surtout de rendez-vous des mamas maghrébines et africaines. C’est l’endroit qu’elles affectionnent le plus, car elles peuvent y échanger des nouvelles du pays et leurs petits potins du moment. Haut lieu de commérages, le plus approprié aussi pour balancer les dernières bêtises des enfants. Mais à mon grand étonnement, elles ne sont plus qu’une poignée. Les cris des marchands, les coups d’épaules et les chaussures qui t’écrasent les doigts de pieds, eux, sont toujours de rigueur. Mais, c’est flagrant, il manque quelque chose. Les mamas des potes ne sont plus là !

Ce qui autrefois me gênait, comme quand elles me tiraient les joues, écrabouillaient mes cheveux pour me souhaiter le bonjour, me manque d’un coup. Le kilo de tomates et les quelques patates de la liste de courses de maman achetés – ça, ça n’a pas changé –, je prends le chemin du bercail. Sur la route je fais un constat clair : la mama est en voie de disparition. Avant, elle était partout, à tel point que fumer notre première cigarette relevait du défi. Je me souviens, on se cachait pour ne pas de voir par l’une d’elles. Et si on a avait le malheur de se faire attraper, en un éclair l’info parvenait aux oreilles des parents. Les punitions n’étaient pas une privation de dessert ou de console de jeux, c’étaient coups de ceinture assurés.

Elles étaient des secondes mamans dans la communauté, leur français était souvent déformé, ce qui provoquait les rires et alimentait la « chambre » entre pote. Une certaine nostalgie m’envahit. Cette première génération d’immigrés est sur le déclin. Je questionne ma mère : « Que sont-elles devenues ? » Sa réponse est sans équivoque. La plupart d’entre elles ont rendu l’âme. D’autres ont atteint l’âge de la retraite et ont repris la direction du pays pour y finir leurs jours dans la tranquillité.

A l’époque de l’école primaire, on avait un rituel après chaque sortie de 16h30. Avec mes frères et sœurs une fois le sac à dos déposé à la maison, on prenait la direction du jardin situé à deux pas. Je me souviens, elles étaient toutes alignées sur le banc. Environ une dizaine. Elles avaient toutes la même corpulence, frôlant les 100 kilos. C’était le gang des Big Mamas version bled. Et nous, étions une trentaine de garnements à jouer devant elles. Comme un jury, elles nous examinaient et nous passaient au crible, du cancre turbulent au plus sage comme une image (en apparence, puisque j’étais parmi ceux-là.)

L’ironie de l’histoire veut que plu tard certains de ces garnements-là amèneront leur clientèle de toxicos, qui au fil du temps occuperont le banc de nos mamans.

Idriss K

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