SIRPA Terre-ADC G. Guesquière

A l’instar des cyclones, les noms de logiciels informatiques sont souvent affublés de doux patronymes féminins. Même si celui utilisé par l’administration de l’armée française paraît moins exotique (Louvois), il peut cependant être à l’origine de dégâts tout aussi ravageurs.

En effet, ce logiciel informatique permettant de gérer le calcul du montant des soldes et leur rétribution immédiate connaît de nombreux ratés enclenchés dès le début de l’année. Les conséquences sont donc des retards de salaires importants voire l’absence totale de salaire.

Sophie a été l’une des victimes collatérales par le biais de son mari amputé d’une partie de sa solde. Si elle se permet de nous en parler, c’est parce que son conjoint ne peut le faire étant soumis à un devoir de réserve inhérent à toute activité militaire comme elle nous l’explique :  »Mon mari n’a pas le droit d’en parler car c’est un militaire. Il ne peut pas non plus faire grève. D’ailleurs, c’est pour ça que ce sont les femmes de soldats qui se battent et revendiquent pour les salaires, notamment sur les réseaux sociaux, même si j’avoue que j’ai suivi ça de loin. »

Concrètement, la perte financière subie par le jeune ménage est conséquente :  » C’est très simple : les sorties terrain de mon mari ainsi que les patrouilles vigipirates n’ont plus été payées depuis fin 2011. Cela peut représenter en tout jusqu’en octobre un manque de plusieurs milliers d’euros, peut-être 3000-4000 euros.Le problème pour nous, c’est qu’on n’avait pas une gestion absolument rigoureuse. Donc, on n’a pas calculé exactement le total des sorties terrain. En ce qui concerne les salaires, on s’est alarmé à partir du mois de mars 2012. Je sais aujourd’hui que des familles étaient déjà touchées avant nous. Mais nous, ça n’a commencé qu’à ce moment-là. Le salaire de mon mari était alors de 408 euros alors qu’il touche normalement 1750 euros environ. Depuis, il continue de travailler, mais chaque mois, son salaire est à peu près divisé par deux ! »

Sophie a tenté de comprendre cet imbroglio en interpellant les services administratifs de l’Armée de Terre :  » Au moins, ils n’ont pas essayé de m’entourlouper ! Tout de suite, ils m’ont dit que c’était à cause du service informatique Louvois qui n’était pas foutu de calculer les paies des soldats. Ils m’ont expliqué qu’il y en avait plus de 130 000 et que le service informatique n’était pas au point. Je leur ai demandé ce qu’on pouvait faire et ils m’ont juste dit de bien indiquer et consigner tous les manques et que ça finirait par être payé. Mais depuis, je m’inquiète encore plus car ce document n’a aucune valeur légale. On vit donc dans l’angoisse de devoir justifier tout ce qu’on a perdu et de se faire avoir… »

Récemment mère d’une petite fille, Sophie a dû abréger son congé maternité et reprendre son activité de vendeuse en cosmétiques :  »Heureusement que j’ai un emploi qui m’attendait. Déjà, femme de militaire, c’est pas évident avec les absences, les risques… Avec mon petit bout de chou qui vient de naître, c’était vraiment pas le moment. » insiste Sophie, contrainte de confier sa fille à sa maman, puisque dans l’impossibilité de faire appel à une nounou.

Néanmoins, la mauvaise gestion du logiciel Louvois semble receler une problématique plus large, selon le mari de Sophie, qui lui avait clairement indiqué il y a quelques semaines ce qui constituait pour lui et ses camarades militaires le fond du problème : « Pour lui, le secteur militaire se réforme trop et trop vite, notamment sur le plan administratif. Le transfert des fonctions administratives de l’Etat vers des organismes privés, voilà le fond du problème. L’Etat se désengage de plus en plus. Entre nous, on s’en foutrait si le travail était bien fait.  Pour cette bêtise, il y a même eu un appel d’offres en 2009 et c’est la compagnie Steria qui l’avait emportée. Depuis, le service minimal ne semble plus assuré. Le nouveau service informatique n’a pas été assez testé : le Ministère a complètement bâclé toute cette mise en place. Pas étonnant que les grands pontes du Ministère soient toujours en décalage au niveau des informations. Ils sont au courant de rien. Certains militaires pensent même qu’il n’y a plus d’argent dans les caisses de l’Etat et que c’est fait exprès. Mais les militaires, ils sont un peu paranos. Pour eux, il y a forcément un complot !’’ glisse-t-elle dans l’un de ses rares sourires.

Toutes les soldes devraient être régularisées d’ici à Noël. Mais le logiciel Louvois n’a pas fini de faire parler de lui : certaines familles de membres de la Marine française se seraient manifestées pour des retards de paiement…

Martin Boglie

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