Je la croise à la sortie d’un Monoprix, à Paris. Le vent de juillet caresse ses cheveux de soleil, sa peau un peu fripée trahit son âge. Elle souhaite paraître plus jeune, avec son rouge à lèvres d’un carmin diabolique. Elle joue les femmes fatales : hauts talons noirs, fuseau et t-shirt à paillettes. Elle fouille les poubelles du petit super marché, avec son caddie. Soudain, un bel homme, billet de 10 euros à la main, s’approche de cette silhouette frêle et lui tend l’argent : « Tenez, c’est dégradant de vous voir faire de la sorte ! »

Elle le regarde un moment. Quelqu’un d’autre aurait peut-être sauté sur l’offrande, remercié le bienfaiteur de toutes ses dents. Elle, non : « Remballez votre monnaie, ordonne-t-elle, je ne fais pas l’aumône, si je l’accepte aujourd’hui, qui me donnera demain ? », et elle s’en va butiner l’autre poubelle verte. Décontenancé, l’homme aux cheveux poivre et sel, range sa petite coupure dans son portemonnaie et s’en va.

Arrivé à sa hauteur, je lui lance un timide : « Les temps sont durs, n’est-ce pas ? » Elle me répond sans me regarder : « Ma foi, oui. » Je lui tiens le couvercle de la poubelle et on parle un peu du temps qui change, il pleut, il fait soleil, il repleut, elle dit : « Ce temps ressemble à mon avenir, il est incertain. »

Je lui demande de faire attention à l’eau de javel, mise exprès dans les poubelles par les responsables du magasin. « Mais pourquoi diable font-ils cela ? demande-t-elle. – C’est à cause des produits périmés, pour les rendre définitivement immangeables. – Pff, c’est du n’importe quoi, on peut manger un yaourt six jours après sa date limite. »

« Vous savez, je n’ai pas fait cela toute ma vie, se défendelle soudain. Quand j’étais jeune, j’avais la tête plein de rêves, je voulais être comédienne de théâtre, j’étais montée à Paris, au temps de l’insouciance, les années 70. Dans le quartier des grands boulevards, je me suis dénichée une place d’ouvreuse, histoire de rencontrer des metteurs en scène, j’ai fait aussi caissière et serveuse pour finir le mois, mais la jeunesse a fui avec le temps, et la fraîcheur aussi. J’ai fini par être madame pipi. »

Elle s’arrête de parler, elle vient de mettre la main sur un poulet épargné par la javel. Elle est contente : « C’est Noël avant Noël. » Le poulet disparaît dans les profondeurs de son caddie. « Le plus difficile, maintenant, c’est de payer son loyer. Je le vois avec mes petites voisines, elles ne travaillent que pour ça, le loyer ! Quand on est jeune, des choses futiles prennent une dimension incroyables, mais en vieillissant et sans le sou, d’autres choses s’imposent d’elles-mêmes. » Elle pense que sa quête d’un bonheur professionnel l’a menée à ce qu’elle est aujourd’hui : une pauvre. « Ma retraite me paye le loyer, à moi de trouver mon manger. »

Il recommence à pleuvoir, un crachin qui dérange. « Au fait, la politesse veut que je me présente, je m’appelle Madeleine, et une chose, mon grand, quand on te dit qu’il faut y croire à ses rêves, travailler dur et ne jamais abandonner, c’est de la foutaise. »

Nicolas Fassouli

Nicolas Fassouli

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