La rue d’Aubagne, c’est un concentré du Marseille populaire. On y trouve des coiffeurs afro, des poubelles recrachant tous les déchets imaginables, des commerçants qui se grillent une clope devant leur échoppe en compagnie du client du matin, des murs tagués et recouverts d’affiches jaunies, des trottoirs si étroits que les passants sont contraints de jouer des coudes, et le soir venu, des armées de rats qui festoient autour des poubelles. Au milieu de tout ça, au numéro 67, une porte étonnamment vierge de toute écriture ou dessin indique sur une plaque en cuivre brillant : « Consulat de la république du Niger ».

Habituellement, les Etats étrangers recherchent davantage les délicats jardins du chic quartier du Prado, ou fréquentent les boutiques luxueuses de la rue Paradis, haut lieu de la bourgeoisie marseillaise. Mais le Niger a élu domicile rue d’Aubagne, au premier étage d’un bâtiment décrépi, d’où pendent quelques vieux joggings qui sèchent au soleil de février.

Autour du bâtiment, ou plutôt de la porte qui sert de consulat, tous les commerçants se demandent comment on a pu l’installer là – du moins ceux qui sont au courant de son existence. « C’est étrange, on dirait qu’ils se cachent ! », s’étonne une cliente ivoirienne de Chez Linda, le plus vieux salon de coiffure afro du quartier.

De mémoire de commerçant, aucun diplomate en costard cravate n’a jamais été surpris à appuyer sur l’interphone à la descente d’une berline. Seul un coiffeur (le mien) croit se souvenir qu’un jour, « une voiture a descendu la rue d’Aubagne escortée par des motards. » « Mais vous avez vu cette place de parking, y a pas de quoi garer une limousine ! », s’amuse un bijoutier en désignant l’emplacement réservé du consulat : quelques mètres carrés délimités par des pointillés jaunes, où les scooters du consulat sont garés en vrac. « La fourrière vient tous les jours enlever les voitures garées sur l’emplacement interdit, poursuit le bijoutier. Parfois, l’armée se pointe, des fois qu’il y aurait une bombe dans une voiture. J’ai cru qu’il y avait une guerre une fois ! »

Mais qu’est-ce que le consulat fait là ? Pour tous, c’est un mystère qui fait bien rigoler. Pour le savoir, il suffit de pousser la porte mal refermée, de monter au premier étage en appréciant au passage la propreté de la cage d’escalier, et de sonner. « Bonjour, c’est bien moi le consul », vous annonce un monsieur longiligne et élégant. C’est Albert Berthoz, propriétaire de l’appartement, et gérant de l’agence immobilière qui jouxte le consulat. Très rapidement, il vous emmène dans son bureau, dit à la femme de ménage de repasser plus tard, et vous propose de vous asseoir dans un siège molletonné de diplomate.

A peine le temps de s’attarder sur les dorures des meubles et les quelques tableaux accrochés au mur, il vous explique, le plus simplement du monde : « Les autorités nigériennes m’ont désigné comme consul car j’ai des activités là-bas depuis longtemps. Ils avaient besoin d’un représentant ici, et ma famille est installée dans la rue d’Aubagne depuis trois générations. Pour des raisons pratiques et de simplicité, ils ont donc logiquement installé le consulat dans mon appartement. » Si vous aussi, vous avez un bel appartement et souhaitez devenir consul…

Xavier Thierry (EJCM)

Xavier Thierry

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