LA MARCHE. L’équipe du film, accompagnée de quelques marcheurs, a présenté le film et la fameuse marche de 1983 devant un parterre de lycéens lyonnais. L’occasion de faire des allers-retours entre deux époques et des problématiques identiques.

« Ça fait une semaine que j’ai appris l’existence de la marche grâce à mon oncle qui y a un peu participé. Ça m’a fasciné c’est fabuleux de vous avoir devant moi. Je voudrais vous dire un grand bravo ». Au bord des larmes, Elias, 17 ans, a tenu à livrer son sentiment après avoir vu le film La Marche de Nabil Ben Yadir. Sa remarque il ne la formule pas devant n’importe qui puisque l’équipe du film et des marcheurs historiques se sont déplacés à la Cité scolaire internationale de Lyon pour rencontrer 200 lycéens, des premières et des terminales qui ont vu le long-métrage. Le réalisateur Nabil Ben Yadir expose alors l’une de ses revendications en lien avec la remarque du lycéen : « On se bat pour que cette histoire entre dans les livres d’histoire. On est en train de faire un travail. 1983 ce n’est pas que l’année des radios libres. Même en passant par la sortie de secours, notre combat continuera. »

La grande salle éclairée de néon à la lumière crue est bondée, certains élèves sont même debout sur les côtés faute de place assise disponible. Les appareils photos des téléphones mitraillent les acteurs qui incarnent les marcheurs sur grand écran. Tous, les vrais, les faux, sont sagement attablés sur une estrade. Devant chacun d’entre eux, un carton est disposé avec son nom et prénom. L’absence de transmission de cet événement tourmente les jeunes. L’un d’entre eux questionne ce manque. Nabil Ben Yadir répond que même lui il ne connaissait pas cette histoire. « J’ai une excuse j’avais 3 ans et j’étais en Belgique. Mais je connaissais la fin, je connaissais ce rassemblement. Ce film sert aussi à parler d’histoire, mais c’est avant tout un film rassembleur. Il doit servir à en parler. Malcolm X a eu son film, Gandhi a eu son film, les Minguettes ont eu le leur ». Le réalisateur tient cependant à insister sur la dimension cinématographique du film. Mais le réel semble prendre le pas sur le faux et revêt beaucoup d’intérêt pour les lycéens de la salle. Plusieurs questions portent sur le vécu des marcheurs, quitte à un peu éclipser l’équipe du film.

« Nous ne sommes pas partis pour rigoler »

Les acteurs s’effacent et laissent volontiers les marcheurs raconter. Même s’ils sont moins rompus à l’exercice du question-réponse, ils vont presque répondre à toutes les questions des jeunes, l’un complétant la réponse de l’autre. L’un de ces lycéens demande si les marcheurs ont pu s’identifier aux personnages du film, « librement inspiré » de l’histoire de la Marche. Bouzid Kara, le marcheur qui a publié en 1984 « La Marche, traversée de la France profonde » prend le micro et livre des éléments de contexte en préambule de son intervention : « Nous ne sommes pas partis pour rigoler. La haine nous a poussé sur les routes. Je remercie le réalisateur d’avoir fixé ça pour vous les jeunes qui n’étiez pas nés ».

photo-3photo-3Le propos est un peu brouillon, mais touchant. Son acolyte Marilaure Mahé poursuit le récit. Elle ne se reconnaît pas dans un personnage en particulier, mais ajoute-t-elle « Ce qu’on voit c’est l’ambiance. Les émotions collectives sont bien ressenties. On était une trentaine et les émotions individuelles ne sont pas forcément bien restituées. Mais la peur est bien montrée, le découragement, les moments de joie à l’arrivée à Paris bien sûr et avant aussi. Cela restitue bien l’ambiance des années 80 ». Djamel Atattalah, marcheur, pour sa part analyse le film ainsi « Dans le fond je me retrouve. Cette idée généreuse, un peu folle de partir de traverser la France et ce groupe avec ses moments de tension, ses cris ses amours et ses désamours. Dans le climat actuel ce film lance le débat même si je ne marcherai pas une deuxième fois ça c’est sûr », dit-il déclenchant les rires dans la salle.

Ce cours d’histoire d’un genre particulier se poursuit. La curiosité d’une jeune fille porte sur la rencontre finale avec le président d’alors François Mitterrand. Le 3 décembre 1983, une délégation de 8 marcheurs était reçue à l’Élysée. Asma demande ce que le chef de l’État leur a dit. Djamel Attalah raconte qu’il a été impressionné de voir le chef de l’Etat en personne. « On a réussi, on est à la porte du pouvoir. C’était assez solennel. L’une des questions que je lui ai posée car pour moi c’était la question centrale de cette marche, c’était ‘tous les 3 jours on tue impunément un jeune Français d’origine maghrébine et le summum c’était le crime du Bordeaux-Vintimille’ ».

« Vous savez il y a certaines choses qui se passent dans ce pays, qui ne sont pas normales »

Le marcheur raconte aux jeunes ce fait divers qui avait bouleversé la France le 14 novembre 1983. Trois légionnaires ont assassiné par défenestration Habib Grimzi, un jeune Algérien venu rendre visite à sa correspondante française, dans le train reliant Bordeaux-Vintimille. Djamel Attalah cite de mémoire la réponse faite par François Mitterrand à son indignation d’alors : « vous savez il y a certaines choses qui se passent dans ce pays qui ne sont pas normales ». Il y a une justice à deux vitesses, des brutalités policières. La République avait les moyens de répondre à certaines attentes et ne l’a pas fait.

Les questions s’enchaînent et les lycéens semblent toujours aussi soucieux de démêler le réel de la liberté artistique. L’un d’entre eux demande par exemple au réalisateur et scénariste s’il a volontairement modernisé le film en introduisant le personnage d’une lesbienne. Jamel Debbouze ponctue la plupart des interventions par des traits d’humour dont il est coutumier. Plus sérieux il explique son engagement ainsi  « Moi je fais des films, je fais bouger les mentalités comme ça. Tout en prenant des droits d’auteurs » dit-il ne pouvant résister à une blague. « Le racisme est plus pernicieux aujourd’hui, poursuit le comédien. C’est cornélien cette histoire. On est au lycée vous connaissez ils partirent à mille et ils finirent à 40 000 mille. Ça rejaillit sur les gens. La fraternité et solidarité c’est ça dont on a besoin aujourd’hui ».

« On ne va pas toujours remuer les récriminations »

Sophia s’adresse aux marcheurs et demande « pourquoi est-ce qu’aucun marcheur n’a adhéré à SOS Racisme ? » Le père Christian Delorme entend ne pas établir de lien entre ce mouvement, né un an plus tard, et la marche. « Après la Marche, il y a eu d’autres tentatives de jeunes de s’organiser sur les quartiers, mais la coordination nationale n’a pas fonctionné. La place s’est trouvée vide et SOS Racisme a été lancé. J’ai un regard mesuré sur le mouvement. Il a aidé avec la petite main qui a été distribuée dans les collèges, les lycées. Ça a été positif. Ce qui a été moins positif ça a été une grosse machine très soutenue politiquement qui a marginalisé le combat dans les quartiers. On ne va pas toujours remuer les récriminations » conclut l’homme d’Église. Jamel Debouzze lâche un « vous êtes trop bon mon Père ».

Bouzid Kara embraye, plus à vif et moins consensuel. Le marcheur pose un diagnostic moins apaisé sur l’association. « Je n’ai pas adhéré à SOS Racisme car j’ai eu le sentiment d’avoir été dépossédé de mon combat. Nous on était pas partisans, eux c’était le gouvernement. Ils ont estimé qu’on n’était pas assez jolis ni intelligents pour parler de nos problèmes.» Djamel Attalah raconte que dans les années 80, c’était la mode de porter une main de Fatma autour du cou pour se protéger du mauvais sort. « SOS racisme c’est une machine organisée. Ils ont créé cette petite main en référence à celle qu’on portait. Puis le nom SOS Racisme, il me semble qu’il existait SOS avenir Minguettes, l’association de Toumi. Rien n’est un hasard. J’entends le discours un peu conciliant de Christian mais moi je ne suis pas conciliant avec eux. On n’avait pas le même point de vue ».

Toumi Djaïdja, l’initiateur de la marche répond avec sa voix douce à une jeune fille habitante des Minguettes. Elle s’interroge sur la situation des quartiers populaires aujourd’hui. « C’est un chantier permanent. Tous les jours il faut se battre. Les quartiers populaires sont laissés à l’abandon. La marche à ouvert le chemin. On est animé de quelque chose qui fait qu’on a envie d’aller au bout du chemin. On sait le chemin qu’il reste à parcourir. Cet horizon on l’entrevoit. On ne va pas rester les gardiens du temple, la relève est assurée ». Le message martelé à plusieurs reprises semble avoir été entendu par ces lycéens impressionnés.

Faïza Zerouala

 

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