Article initialement publié le 27 mars 2020

Dans sa sacoche Louis Vuitton, Mamadou* a un téléphone, de l’argent en liquide et… du gel hydroalcoolique. A 23 ans, le jeune homme vend de la drogue à Saint-Denis. Recharge, vente, organisation : il est un peu le couteau suisse de ce terrain sur lequel on a passé quelques heures au début de ce confinement.

Pour lui comme pour les autres, le confinement a réduit et transformé les affaires… mais il ne les a pas interrompues. « Je vis avec un pote dans un appart, on doit payer le loyer, j’ai des charges, justifie-t-il. Je suis obligé de venir bosser. Si je ne viens pas, je n’ai pas de chômage, pas d’indemnisation… Pour nous, le télétravail, ça n’existe pas ».

Ce jour-là, le soleil tape comme en plein été, dans ce quartier dense de l’hyper-centre de la ville. Ils sont quelques-uns à « bicrave », comme on dit, pour récolter quelques milliers d’euros par jour dont le gérant leur reverse une petite proportion. Une situation inconfortable, y compris pour eux, qui savent qu’ils ajoutent à l’illégalité de leur trafic celle de leur présence dans la rue. Sans oublier le danger sanitaire qu’ils encourent…

Une file d’attente devant l’épicerie

« Ma mère m’interdit de venir chez elle, parce que mon père est âgé. Il ne faut pas que je le rende malade », avoue Mamadou. Pas d’inconscience, donc, du côté du jeune homme mais un risque pris en conscience. Comme lui, beaucoup bravent ici la loi et l’épidémie pour continuer leur activité.

En face de cette cité, une demi-douzaine de jeunes sont posés devant chez Momo, l’épicier. Momo, c’est un peu le mec qu’on va voir pour tout et n’importe quoi. Même quand on ne sait pas ce qu’on va acheter, on entre dans sa boutique. Il fait office de bureau de tabac au détail, il vend des clopes, du tabac à chicha, fait des photocopies, sert du café pas très bon, des bouteilles d’eau au sirop, des bonbons…

Dans sa boutique, ce jour-là, certains clients portent des masques, d’autres des gants. Les jeunes entrent et sortent de l’échoppe. « Il y en a marre, je préférais quand je vendais moins et tranquillement que beaucoup et sous pression », râle Momo. Des gants bleus recouvrent ses mains. Il sait qu’il n’est pas à l’abri. Sa mine est plus pâle que d’habitude. Lui qui aime travailler lentement doit composer avec l’instant. On lui parle du Covid-19, de son exposition… Il lève les doigts et se rassure : « Si je dois mourir, Dieu en aura décidé ainsi ».

À l’extérieur de l’épicerie, quatre ou cinq personnes attendent d’être servis. Adrien*, 24 ans, leur demande de patienter. Il met son téléphone à l’oreille. Une Citroën Xsara verte à la peinture écaillée, s’arrête. Voilà bien un quart d’heure qu’elle faisait des allers-retours dans l’allée. Trois jeunes sont dedans. A travers la vitre, Adrien échange avec le chauffeur. Puis il revient vers le groupe de clients qui attend et les invite à repasser dans une heure. Il n’y a plus de shit, pour le moment, il ne reste que de la weed. Vu la situation, le risque de pénurie est réel.

Les gens viennent et prennent plus

Sur ce terrain comme sur beaucoup d’autres, les prix ont explosé avec le confinement. « Moi, le bedo, je le trouve à vingt-deux ou à vingt d’habitude », explique Adrien en roulant son joint. Comprendre : 220 euros et 200 euros la plaquette de 100 grammes.

Non loin de là, Ali* rebondit : « J’ai un mec qui peut te recharger tout de suite si tu veux. Par contre, c’est 3,5 le demi » (3500 euros les 500 grammes de résine de cannabis, soit 7 euros le gramme). Quasiment trois fois plus cher que d’habitude mais Adrien prend la balle au bond. « Appelle ton gars ! », lance-t-il à son collègue.

Lequel tente d’expliquer cette inflation soudaine : « Avec la fermeture des frontières, il n’y avait plus de produits qui passaient en quantité. On a fait avec. » Mais il ne faut pas regarder que du côté de l’offre… Les clients sont nombreux, d’autant plus que la vente en livraison, concurrente des « terrains », est quasiment au point mort du fait des contrôles de police accrus. Alors, la demande grimpe…

« C’est comme les courses, en fait, justifie-t-il. Les gens viennent et prennent plus. Hier, on a enchaîné un client à 100 euros, un autre à 200 euros et un troisième à 130. On voit que les gens paniquent. Ces clients, on les connaît, d’habitude ils prennent pour dix ou vingt euros maximum ! »

Les vendeurs tentent de se protéger

Adrien ne compte pas arrêter de travailler. Il considère son point de vente comme une entreprise comme les autres. « Ça ne va rien changer ici, assure-t-il. Ok, c’est un virus mais les gens auront toujours besoin de fumer et ils passeront acheter leur dose ici. Il y a confinement mais à Saint-Denis on voit toujours autant de personnes. » Depuis notre reportage, réalisé dans les premiers jours de la crise sanitaire, on voit toutefois beaucoup moins de monde dans les rues dionysiennes.

Malgré le discours apparent, les « bicraveurs » ont eux aussi en tête que le virus se propage à vitesse grand V et qu’ils y sont particulièrement exposés. Mamadou s’impose ainsi sa propre routine de vigilance : « Les billets qu’on me donne, je les palpe, je les nettoie avec du gel… On ne sait pas combien de personnes ont touché ce billet avant moi. »

Hassan LOUGHLIMI

*Les prénoms ont été modifiés

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