A Bobigny, les mariages arrangés sont tendance, ironisait ma collègue Inès El Laboudy dans un précédent article. Eh bien, dans d’autres banlieues, des femmes et des hommes « issus de l’immigration » osent dire non au mariage. Quitte à se faire damner par leur mère. « A toi qui a désobéi à la Mama, va ! Toutes les portes te seront fermées, va ! Ta vie ne sera que malheur et pleurs. » Ça fait froid dans le dos !

Le mariage est une épreuve de foi dans l’islam. Celui qui l’accomplit fera la moitié du chemin vers le paradis. Se marier, c’est se prémunir contre le vice et l’obscénité. Les garçons et les filles sont placés à la même enseigne : la parité face au mariage est ici totale. Sauf pour ceux, hommes ou femmes, que la vie n’a pas gâté de ses beautés et attributs physiques : où étaient-ils quand Dieu distribuait ses vertus ? En la matière, l’islam n’a rien inventé : la mythologie grecque a sa déesse du mariage, Héra, et son pendant masculin s’appelle Hyménée.

S’il y a des petites filles qui jouent à la mariée en espérant la venue du prince charmant sur son cheval blanc, où pour certaines sur un chameau, il y a aussi une autre petite fille, mais beaucoup plus âgée celle-là, qui rêve de jouer à la maman du marié ! Son souhait le plus cher : devenir belle-mère. Et tant pis si elle n’apprécie pas le gendre où la belle-fille. Que faire quand Mama vous parle de salle des fêtes, de dote, de robes et de parures en or, alors que vous n’avez qu’une envie, courir, fuir ? Bref, face au poids de cette tradition ancestrale certains, tout simplement, disent : non.

Même si pour Malik le mariage est un acte de foi, il n’en veut pas. Et tant pis si cela chagrine sa mère. « Elle s’est mise à faire des emplettes en vue de mon mariage depuis que j’ai 25 ans, de la petite tasse à utiliser le jour du mariage aux grandes marmites pour faire la cuisine. Et pour ma sœur, c’est pire : elle a commencé à préparer son trousseau sept jours après sa naissance.

» J’ai beau lui dire que je ne veux pas me marier, elle s’obstine, elle croit fort qu’un jour je changerai d’avis. Elle me relance à chaque fois qu’elle me voit, c’est du harcèlement. Même ma grand-mère s’y est mise ! On dirait un complot. « Tu ne vas pas rester comme un papasse (un prêtre abstinent, en dialecte algérien, ndlr), tu vieillis, il te faut une femme à tes côtes. » Malik refuse le mariage car il ne veut assumer les responsabilités qui vont avec : « Moi-même je n’arrive pas à m’assumer financièrement, comment je ferais, avec une famille ? Honnêtement, je ne me sens pas de taille, même si j’ai 37 ans. Je ne veux pas offrir un avenir incertain à des futurs enfants.»

Chez la femme les raisons qui font qu’elle ne veut pas se passer la corde au coup, sont d’un tout autre ordre. A force de voir des expériences malheureuses autour d’elle, elle réfléchit à deux fois avant de dire « oui » quand le papa la convoque dans la petite chambre et l’informe que maintenant elle est devenue une femme. « Eh bien, ma fille, tout le monde jase dans la cité, « la fille de Mr untel est devenue une vraie gazelle »… Il est temps de te marier, car ma fille, vois-tu, tu es une vraie bombe à retardement et je préfère prendre les devants, avant que tu m’exploses à la figure en faisant le péché de satisfaire tes envies sexuelles. Ecoute, ma fille, il y a un mariage qui rend un homme heureux, c’est celui de sa fille. »

Dounia a 25 ans : « Mariage, non, non et non ! Ma sœur s’est mariée et elle a divorcé. Son mari la battait. Ma cousine, son mec est un vrai boulet, affalé sur le sofa toute la journée. Il n’a rien trouvé de mieux à faire que jouer l’argent du loyer. Elle a découvert tout ça grâce à une lettre d’huissier. Une de mes tantes, son mari l’a quittée pour une petite jeunette après trente ans de mariage. Elle qui n’avait jamais travaillé s’est retrouvée à pointer à l’ANPE. Heureusement, elle a pu trouver un job de cuisinière dans une école. Une autre, son mari est alcoolique, des fois il ne donne pas de signes de vie pendant des jours, la laissant dans l’angoisse. Et je ne parle pas des infidélités, etc. »

Marquée par ces mariages ratés, elle estime qu’elle n’en a pas besoin d’un mec : « J’ai mon travail, ma voiture et bientôt mon logement. A quoi va me servir le mec ? J’aurai plus de problèmes qu’autre chose. Le mariage ? C’est un prétexte pour coucher, c’est tout ! » Mais sa famille essaye de l’avoir à l’usure. Enfilera-t-elle la robe blanche ? « Ma grand-mère, ma mère et mes tantes sont toutes après moi, c’est le sujet de prédilection chaque week-end. Eh bien, j’ai posé un ultimatum, soit elles lâchent l’affaire, soit elles ne me verront plus. »

Comme faisait dire le regretté Elie Kakou à son personnage Fortuné Sarfati : « Oui, 35 ans, pas mariée, oui, pas mariée. Qu’est ce que je vais faire d’un mec ? Ils n’ont rien dans les poches, rien dans le slip ! Pour lui laver sa culotte ? Qu’il crève. »

Nicolas Fassouli

 

Nicolas Fassouli

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