BEST OF. En avril dernier, Marie-José Chombard de Lauwe, figure de la résistance française, a publié son autobiographie, intitulée Résister, toujours. L’occasion de revenir sur une vie de lutte, d’engagement et d’espoir. 
La rencontre se fait dans son pavillon de banlieue, dans un coin tranquille d’Anthony (92). Le salon est spacieux et donne sur un petit jardin. Le lieu est sobrement décoré par quelques tableaux de son père, pédopsychiatre et peintre à ses heures. Il y a aussi des photos de sa descendance. Celle-ci est nombreuse, 4 enfants, 9 petits enfants, 18 arrières petits enfants. Les meubles, désuets, se font rares. Sur une petite table, de nombreux papiers épars, ainsi que du courrier témoignent des nombreuses sollicitations dont « Marijo » fait toujours l’objet. Avec ses cheveux blancs et ses petites lunettes derrière lesquelles des yeux bleus vifs et doux vous toisent avec sympathie, elle y répond toujours. Surtout lorsqu’il s’agit d’intervenir dans les écoles, car les enfants représentent l’un de ses nombreux combats. Loquace, elle cherche parfois son souffle, mais jamais ses mots.
C’est à l’été 1940, sur l’Ile de Bréhat (22) où elle vit avec ses parents, que Marie-José Chombart de Lauwe entre en résistance avec sa mère. Son père, malade, n’est au départ pas au courant, puis participera en mettant ses compétences de dessinateur au service du réseau. Elle voit déferler sur l’hexagone les troupes nazies, et évoque la « honte » ressentie lors du discours de Pétain. Tous les trois écoutent ensemble Radio Londres, « nous avions caché le poste », affirme-t-elle, car les Allemands l’interdisent.
« L’île de Bréhat est la pointe la plus au nord de la Bretagne. C’est ici que les premiers résistants partent pour Londres ». Il faut organiser ces départs. Les premiers actes sont spontanés, informels, « la résistance, c’est une attitude, nous ne supportions pas l’occupation ». Ce sont ses lectures autant que sa famille qui l’inspirent. Les héroïnes*, livre écrit par son grand-père en hommage aux Polonaises en lutte contre l’occupation du Tsar au XIXe siècle lui sert de modèle. Il y a aussi la guerre des femmes**,  ouvrage contant l’histoire d’un groupe féminin durant la guerre de 14 fournit des renseignements aux alliés. C’est précisément ce que va faire Marie-José Chombart de Lauwe. Sa mère prend le nom de Sidonie Gibbons, et autour d’elle s’organise « la bande à Sidonie ».
Elles relèvent ce qui se construit comme défenses pour en avertir les alliés. La jeune « Marijo » possède un « ausweis », un laissez-passer pour aller au lycée à Tréguier. Au printemps 1941, elle va y chercher un anglais caché dans la commune, qu’elle accompagne à Bréhat pour lui permettre de s’échapper, avec de précieux renseignements. Elle obtient son bac la même année. Elle s’amuse, « à l’oral, j’ai tiré la liberté, ça m’a valu une mention ! » Elle s’inscrit alors en médecine à la faculté, à Rennes. C’est ici qu’elle entre en contact avec le renseignement. Le laissez-passer a été renouvelé, « sous prétexte d’aller voir mes parents, car la côte est zone interdite ». Cela lui permet de rapporter de nombreux documents, dissimulés dans ses cours à un agent de Rennes. Le tout en train et en vélo. Le contact avec Londres est établi durablement. Le danger est également plus grand. Dès novembre 1941, les premières vagues d’arrestations ont lieu.
En mai 1942, elle est arrêtée dans sa chambre d’étudiante, alors « en plein examen de médecine ». Elle raconte : « le lendemain, je vois treize autres personnes de notre groupe, dont mes parents*** ». Dès les premiers interrogatoires, elle nie en bloc. « C’est de l’espionnage caractérisé, d’après toutes les affiches, cela vaut la mort », précise-t-elle. Deux mois et demi plus tard, elle est envoyée à la prison de la santé, à Paris dans la 2e division. Malgré sa solitude en cellule, elle y fait de superbes rencontres. L’isolement n’empêche pas la communication. Elle explique comment : « Nous discutions soit par le vasistas, soit par le trou des WC, au travers duquel on arrivait à parler. Nous avions des conversations, car cela résonnait bien à travers ce conduit. Mais cela sentait très mauvais ». Beaucoup vont être fusillés, notamment au mont Valérien. « Une partie des gens que j’ai connu là-bas sont depuis sur un monument aux morts », ajoute-t-elle.
« Ce sera la mort, ils nous le disent »
Après un passage à Fresnes et par les locaux de la Gestapo, rue des Saussaies à Paris pour de nouveaux interrogatoires, le verdict tombe, « ce sera la mort, ils nous le disent ». Elle est déportée au camp de Ravensbrück**** à l’été 1943. Elle raconte « nous sommes initiés à la dureté du camp : les menaces constantes, les appels dehors au départ sous les pluies de l’automne, mais ensuite avec des températures qui vont descendre jusqu’à -30°, les travaux ». Après quelque temps, elle est enrôlée dans la « kinderzimmer », l’hôpital pour enfants. Elle explique « certaines femmes étaient enceintes en arrivant. Les nazis pratiquaient un avortement ou tuaient le bébé à la naissance, sauf lorsqu’il s’agissait de l’enfant d’un Allemand non juif. Mais en 1944, ils ont cessé de les tuer sentant la fin de la guerre ». Marie-José Chombart de Lauwe s’occupe des poupons. Malgré le froid et la faim, elle affirme : « c’est ce que j’ai connu de pire, ils mouraient presque tous ».
Sa mission, avec ses camarades, devient de sauver ces petites vies. Ces dernières en appellent à la solidarité du camp. Face à la pénurie de biberons, elles demandent aux détenues de trouver de petites bouteilles. Une dizaine sont dégotées. Mais aucune tétine. Encore une fois, elles trouvent une astuce ingénieuse : « Les bébés avaient du mal à boire à la bouteille. Une femme travaillait à l’infirmerie centrale. Elle a volé les gants du médecin-chef, dont nous avons coupé les doigts, faisant des trous au bout et créant ainsi dix tétines ». Entre septembre 1944 et la libération, en avril 1945, il naît autour de 500 bébés. Sur les 21 petits Français, seuls, 3 survivent.
Son engagement ne s’arrête pas avec la libération. Elle épouse Paul Henri Chombart de Lauwe, qui la pousse à reprendre ses études de médecine. Traumatisée, elle ne souhaite plus travailler avec des enfants. Mais en 1954, le professeur Heuyère lui demande d’intégrer son service en pédopsychiatrie. « On m’a forcé la main », déclare-t-elle. Elle entre alors au CNRS et fait une thèse sur les enfants inadaptés. Parallèlement, pendant la guerre d’Algérie, elle tombe sur le programme de l’OAS. Immédiatement, elle s’indigne ; « c’était un programme totalement fasciste ». C’est là qu’elle commence à s’engager dans la lutte contre l’extrême droite, aux côtés de la ligue des droits de l’homme (LDH). Avec cette structure, en collaboration avec l’historienne Madeleine Réberioux, elle se met à observer les mouvements radicaux français, skinheads et autres Gudards en tête. A la fin des années 1980, elle écrit Vigilance, un ouvrage qui traite des résurgences fascisantes.
Toujours avec la LDH, elle travaille aussi sur la question des droits de l’enfant. L’ensemble de sa vie d’après-guerre est marqué par ces deux engagements. Dans deux petits bureaux qu’elle montre volontiers, on découvre des pans entiers de l’histoire du XXe siècle. Soigneusement classés dans les étages, parmi les livres, des dizaines de documents d’archives. Ceux-ci vont de la liste des enfants du Kinderzimmer aux thèses de ses étudiants en psychosociologie de l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences sociales), ou elle a également travaillé, en passant par des montagnes d’informations sur les mouvances radicales identitaires. Pour elle, aujourd’hui encore, il faut être sur ses gardes. Quand arrive la question de ce à quoi il faut résister, la réponse est sans appel : « le Front national ». Cette spécialiste de l’extrême droite y voit « un racisme certain, ainsi qu’une volonté d’exclusion de certaines catégories humaines. »
Si elle ne refuse jamais d’intervenir dans les écoles, la raison est aussi simple que clairement exposée : « j’ai vécu quelque chose et j’estime qu’il faut former les enfants pour qu’ils ne recommencent pas les erreurs du passé. Aujourd’hui, il n’y a pas de situation d’occupation, en revanche, il y a des idées d’extrême droite. » Résister, toujours, car finalement, comme le dit l’expression de Bertold Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Depuis sa petite maison, Marie-José Chombart de Lauwe, elle, ne rendra jamais les armes pour la combattre.
Mathieu Blard
Article initialement publié le 03/11/2015.


 
Résister toujours, Marie-José Chombart de Lauwe, Flammarion
*Les héroïnes, nouvelles Polonaises, Joseph Wilborts, 1864
**La guerre des femmes, histoire de Louise de Bettignies et de ses compagnes, Antoine Redier, 1924
***Son père, déporté à Buchenwald, décède le 24 février 1944
****Camp de concentration spécialement réservé aux femmes où vécurent également des enfants.

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