« Tu sais qui c’est, lui ? », demande un grand gaillard à son camarade. Le vigile accompagne sa question d’un mouvement de tête pour montrer le monsieur d’origine maghrébine qui vient de passer. « C’est le daron de… », dit-il dans un éclat de rire à faire trembler la porte du Cargo, une salle des fêtes de Bobigny. « Figure-toi, qu’un jour, tout gamin, j’étais en train de me taper avec un gars dans la cité. Il est intervenu pour nous séparer et nous a dit : « Pourquoi, vous vous battez. Ce n’est pas bien, on ne doit pas faire ça ! » », raconte-t-il avec différents gestes de mains et des mimiques pour rappeler ce moment épique. A la fin, le stentor rit de nouveau à se décrocher une côte pendant que son copain portant un blouson sur lequel est écrit « médiation urbaine » rigole de concert.

A l’entrée du Cargo, les invités arrivent par groupes. Des personnes à la peau miel, d’autres noires, d’âges différents. Africains, Indiens, Pakistanais, Africains du nord, les origines sont multiples. Certains ont les cheveux poivres et sels, d’autres portent des baggys, d’autres encore des costumes tandis que les jeunes femmes sont en robe avec de préférence un bustier aux couleurs chatoyantes. A l’intérieur, vingt tables où de nombreuses familles sont assises.

« Mais c’est quoi exactement cette soirée ? – Tu vas voir papa, lui répond un jeune homme noir. Mais, on va bientôt manger ?, s’enquiert-il. – Oui, oui, ne t’inquiète pas. » Saidio, l’organisateur circule entre les tables alors que passe une musique africaine. « Nous avons voulu organiser cette soirée pour remercier quelques parents qui nous ont semblé méritants. Cela se veut une reconnaissance pour leur parcours et leur labeur », explique-t-il au micro.

L’un des premiers médaillés est surpris lorsqu’on l’appelle. « C’est vraiment une surprise pour moi cette soirée. J’ai tout fait pour l’esquiver, mais mes enfants ont voulu me faire sortir car je suis trop casanier. Je tiens à les remercier pour avoir insisté mais aussi parce que je suis resté en France pour eux. J’étais venu pour seulement deux ans et finalement, je suis là depuis quarante ans. J’ai réussi ma mission car j’ai pu leur donner une bonne éducation et une meilleure vie. »

Chaqia Milouda, dit Tata Milouda, distinguée elle aussi, fait un discours dans lequel elle raconte son parcours en France. En slamant, elle dit qu’à plus de 50 ans, elle a appris à lire et à écrire dans des cours d’alphabétisation. Puis en redescendant de l’estrade, elle fait des youyous et danse en tournant sur elle-même tout en montrant son prix. Entre les remises des médailles, des artistes font des numéros : des slameurs, ainsi qu’un spectacle comique mené par Los Bledos.

Monsieur Syed, un Pakistanais arrivé en France en 1979, ne retient pas sa joie lorsqu’il est appelé à son tour : « Le début a été très difficile car je suis parti du Pakistan surtout pour des problèmes politiques. Au début, il y avait très peu d’étrangers en France. Je suis musulman et on ne savait pas quelles viandes manger. Après s’être trompé plusieurs fois, certains préféraient ne plus en manger du tout. Maintenant, je dirige trois garages automobiles et je continue de m’impliquer dans la vie politique, ici. Mais surtout, j’ai pu éduquer mes enfants et notamment mes filles en France et pour cela, je suis très heureux. »

Le chanteur Rasheed Daci, mêlant chant maghrébin, folk, reggae, parvient à faire patienter quelque temps encore les invités qui maintenant meurent de faim. Le repas commence enfin. Saidio explique la raison de cette cérémonie : « En tant qu’enfant d’immigré, on donne souvent l’impression de toujours être en train de revendiquer et de réclamer aux autres. Mais il faut d’abord qu’on se réapproprie notre histoire en faisant le lien de la culture de nos parents avec la nôtre. C’est pourquoi on a voulu mettre en valeur leurs parcours en organisant cette fête en dehors de la ville de Tremblay pour être complètement autonome. » L’organisateur confie que les membres de l’association ont financé sur leurs fonds propres cette cérémonie d’hommage et qu’ils attendent une aide de la préfecture qui les remboursera. « Mais cela valait le coup. Même si on ne nous rembourse pas. Je suis vraiment payé par le sourire de tous ceux qui ont participé ou reçu des prix. » Pendant qu’il parle, des convives s’en vont avec leur prix. « Merci et barad’ji », leur dit-il, ce qu’on peut traduire par « merci et bénédiction ».

Axel Ardes

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