Chaque été, calvaire dans ma lucarne ! Ô Dieu, que j’ai envie de la balancer par la fenêtre, cette satanée télé. Zappant, je tombe systématiquement (personne ne peut y échapper) sur des clébards dopés suant sur des bolides, encouragés par des passionnés en camping-car qui viennent de bouffer leurs beurre-rosette. Bon, je vous l’accorde, ces lignes sont peut-être très méchantes et je vous vois déjà pestiférant devant vos écrans. Mais comprenez-moi, 1) je n’y comprends rien, 2) je n’ai franchement pas envie de mater des coureurs « chargés », avec des muscles d’Iron Man, 3) en été, je ne conçois pas de m’affaler dans mon sofa à 30 à l’ombre pour admirer des cyclistes qui roulent, qui roulent et semblent ne jamais s’arrêter.

Il faut sans doute que je vous raconte l’histoire dès le début. Pas celui de ma haine contre le Tour de France, non, mais juste la raison exacte pour laquelle je vous en parle maintenant. J’étais avec Badrou, au LIDL, au milieu des tomates et oranges à prix juteux quand Nordine nous a appelés. Oui, les gars, qu’il a dit, que faites-vous en juillet ? A part le bac, y avait rien d’autre. Ni le bled, ni les vacances à Tahiti qu’on avait envisagées avec des amis. Nordine s’emballe et déballe.

Il a pris connaissance d’un concours organisé par ASO (Amaury Sport Organisation), qui propose à des jeunes de suivre le Tour de France, en juillet. Au départ, on décolle légèrement le téléphone de l’oreille, laissant un sourire de compassion se dessiner pour ce pauvre type. Mais rapidement (quelques secondes), le sourire compassionnel se transforme en sourire joyeux et heureux. On ne propose pas à tout le monde de faire le Tour de France, quand même !

Dans les heures qui ont suivi, on a tout largué pour le Tour. Hop, on a rempli le formulaire, en certifiant sur l’honneur n’avait jamais eu de problèmes en colo. Hop, on a écrit un papier sur un événement sportif. Hop, on a fait une revue de presse sur une passion personnelle. Hop, on a demandé à la libraire une grande enveloppe kraft avec un timbre et hop ; on a balancé le tout dans la boite jaune de la poste. En espérant que le facteur passerait très rapidement dans le coin, parce qu’on n’avait déjà un peu de retard sur le délai d’envoi.

Chez ASO, ils ont reçu nos deux dossiers. Ils m’ont vite contacté pour me prévenir que j’avais été sélectionné. A vrai dire, ayant parlé d’Andy Warhol dans ma bafouille de candidat et avouant humblement mes carences en culture sportive, je n’y croyais pas. Comme quoi … Mais un hic s’est glissé dans les rouages de la sélection. Badrou n’a pas été retenu. Pas grave, j’en avais franchement assez. Avec ses mots compliqués, ses longues phrases, ses analyses à dormir assis. Ce n’était pas un mal qu’il reste chez lui, tout l’été, à La Courneuve, dans l’étuve…

La dernière étape avant le sprint final s’est déroulée à quarante minutes de chez moi. A Issy-les-Moulineaux, chez ASO. Vastes locaux, secrétaire charmante aux talons claquants, la grande entreprise, quoi ! Les vingt familles (bah oui, nous, les candidats, on est mineurs) sont venues de toute la France, les uns grimpant du Sud, d’autres glissant jusqu’à Paris depuis le pays des Chtis. On a pris un petit déjeuner, les parents se sont barrés et on a travaillé. La journée a vite passé, j’avais dû simuler une interview d’Armstrong face à une caméra, après m’être présenté devant des jurés attentifs. Un truc vachement sérieux, qui me rappelait la Nouvelle Star (que je n’aurais jamais pu faire vu ma voix flippante…).

Me voici enfin ! 2 juillet 2009, à Nice. J’ai gagné, avec cinq autres nouveaux camarades (pour beaucoup passionnés de bicyclette). Je vais faire le Tour de France, dévaler les montagnes, traverser des prairies, voir du pays. Je vais suivre le deuxième plus grand événement sportif du monde. Je vais voir des centaines de journalistes accrédités, des centaines de techniciens en pleine action, voir un barnum inimaginable se monter. Le Tour de France va m’ouvrir ses entrailles, je vais l’ausculter. Et en profiter. Je vais faire des rencontres, parler et écrire. Mais, je vous le jure, je fermerai les yeux sur les seringues abandonnées, gisantes…

Mehdi Meklat

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