Noël surplombe Marseille sur la terrasse de son pavillon du haut de l’avenue du Merlan. Il peut contempler à la fois la Bonne Mère, la rade de Marseille et le château d’If. Derrière sa maison, ce sont les collines, blanches parsemées de pins qui se dressent fièrement. Noël est né en 1943 et vit dans le quartier du Merlan depuis 1955. Au milieu, des oliviers, lorsqu’il se met à évoquer son passé, Ça fleure bon Marcel Pagnol et Le Château de ma Mère.

« Je me souviens quand on partait dans notre maison de campagne avec mes parents, on était chargé… C’était une vraie expédition. On prenait le petit chemin derrière le bar, le Terminus, et on longeait le canal jusqu’à la propriété. » C’était avant que l’accès aux bords du canal ne soit fermé par les domaines privés et que le petit Marcel doive traverser clandestinement les propriétés grâce aux clés de Bouzigue. « C’était le chemin le plus rapide. En longeant le canal on économisait deux tiers du trajet » se souvient Noël.

Un pharmacien détonnant

Avec Noël, nous descendons l’avenue du Merlan vers le « cœur du village ». C’est comme ça à Marseille, chaque quartier renferme un noyau villageois. Les espaces restés sauvages font place à un bâti plus resserré. Nous passons sur un petit pont au dessous duquel coule paisiblement l’eau du canal. Sur le bord de la route, trônent encore quelques moulins vestiges de l’activité agricole du quartier. Ils ont été réhabilités en bâtiments industriels ou en logements étudiants. On passe à côté d’une maison : « Ici c’était le bar le Terminus. Il s’appelait ainsi parce que c’était le terminus du tramway 34. Il n’allait pas plus loin car il n’était pas capable de grimper plus haut. » Aujourd’hui, une ligne de bus passe sur cette route, elle porte toujours le numéro 34.

Plus bas, nous lui indiquons une cité HLM, derrière le lotissement, plutôt aisé, du Vento. Des bâtiments construits dans le début des années 1960, pour parer à l’urgence : loger les vagues d’immigrés quittant l’Algérie. On l’appelle La Citadelle. Et ce n’est pas par hasard. « Avant, il y avait les batteries allemandes qui défendaient le port de Marseille contre les alliés. C’étaient des blockhaus dans lesquels il y avait des canons. De là, ils dominaient toute la rade. Moi, je me rappelle qu’on allait jouer dedans, on y trouvait encore des obus. »

Dans le cœur du village, pas très loin de la petite église et du bureau de tabac, l’homme aux cheveux blancs pointe un autre bâtiment. L’ancienne pharmacie. « A l’âge de 12-13 ans, j’étais passionné par les poisons et les plantes toxiques. » La pharmacie de M. Chamaillant était devenue son repère. « A chaque fois qu’il me voyait, il me disait “allez passes derrière.“ Il me tendait un tabouret et il m’ouvrait ses livres. Je passais mes après-midi à prendre des notes sur tous ces toxiques. »  Pas d’étonnement donc à apprendre que Noël est devenu pharmacien. Il a exercé 38 ans sa profession dans la pharmacie des Rosiers quelques mètres plus loin dans le quartier de Saint-Barthélemy. « Mon autre passion c’était les explosifs » dit-il en riant derrière ses petites lunettes.

« Le Merlan un peu trop à toutes les sauces »

Noël est heureux de passer sa retraite au Merlan. Habitant du quartier depuis plus de cinquante ans, il l’a vu évoluer. « Avant le soir, on sortait sa chaise sur le pas de sa porte et tout le monde discutait. Puis avec l’arrivée de la télévision, chacun s’est renfermé chez lui » raconte-t-il avec un brin de nostalgie. Les années ont passé, le quartier a changé. Des immeubles ont été élevés au milieu des champs. Il regrette que toutes ces tours qui devaient être du temporaire, une solution de secours, aient fini par s’installer définitivement dans le paysage créant beaucoup de précarité.

Le quartier du Merlan fait beaucoup parler de lui dans les médias. Noël ne décolère pas de la réputation que les médias font de son quartier. Selon lui, le Merlan n’apparaît dans les médias que pour parler des cités, des problèmes d’insécurité, de drogue… « Le Merlan on le met un peu trop à toutes les sauces. » Il tient d’ailleurs à préciser qu’à partir des Quatre Chemins, ce n’est plus le quartier du Merlan. « J’ai des amis quand je leur dis que j’habite au Merlan ils sont horrifiés. » Saint-Barthélemy, le centre commercial sont associés mais ne font pas partis du Merlan selon les limites administrative, répète-t-il à plusieurs reprises. Par contre la faculté de Saint-Jérôme est incluse dans le Merlan mais porte le nom d’un autre quartier. Pas facile de s’y retrouver dans ce micmac !

En haut de l’avenue, sur le haut de la colline du Merlan, de jolis pavillons dorent au soleil. En bas, les grands ensembles gris. Malgré l’œil bienveillant que porte Noël sur le Merlan et sa volonté de repousser les problèmes dans les tours de Saint-Barthélemy, les faits sont là. Lui même avoue : « Avant, quand on partait, on mettait la clé sous le paillasson. Maintenant, c’est différent. Plusieurs de mes voisins ont été cambriolés cet été. » L’insécurité est bien présente dans le quartier. La mixité sociale tant rêvée par Le Corbusier ne fonctionne pas. Chacun vit reclus. Les groupes pavillonnaires s’enferment à l’image du lotissement des Castors devenu un véritable « guetted community ». Et dans leurs tours délabrées, les habitants rêvent d’ailleurs…

Charlotte Cosset

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