Sociologue spécialiste de la violence et du conflit, administrateur de la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme et directeur d’études à l’EHESS, Michel Wieviorka revient sur les attentats du 13 novembre 2015.
Vous dites que nous entrons dans une « nouvelle période historique » (France 3, samedi 14 Novembre) : quels en sont les marqueurs et les symptômes ?
Pendant cinquante ans, notre pays pouvait se croire en paix et loin de la guerre, même s’il y a eu des attentats. Et d’un seul coup, nous nous retrouvons dans une période où nous ne sommes plus en paix. Désormais, nous sommes partie prenante des grandes violences. Après la période heureuse où nous étions sortis de l’histoire (considérant l’histoire des nations, des États, des guerres), nous finissons par rentrer dans l’histoire.
Il faut « se préparer à un monde de violences » affirmez-vous. Que craindre des jours et des semaines à venir ?
La menace existe, même si nous ne savons pas si elle se concrétisera. Je suis comme tout le monde, j’ignore si ça va exploser demain, après-demain… ou jamais. Mais ni vous ni moi ne serons surpris s’il y a de nouveaux attentats dans les jours ou dans les semaines qui viennent. Et même s’il n’y en a pas, nous penserons que c’est grâce à l’action efficace nos services de police et de renseignement.
Pour la France, qu’est-ce que ça représente ?
Ça représente un raidissement à l’intérieur de la société. Des tensions en géopolitique et en politique intérieure. Que la séparation du législatif, de l’exécutif et du judiciaire voulue par les règles de la démocratie sera mise en cause. Il faudra que la société l’accepte, ou pas. Ça représente peut-être aussi des changements culturels : on va peut-être moins sortir, ou autrement. Et des difficultés économiques : il y a déjà moins de touristes annoncés pour les jours qui viennent. Et pour certains groupes, ça signifie des inquiétudes particulières. Les juifs de France se sentent très menacés depuis plusieurs années : il suffit de faire un tour à Sarcelles. Les musulmans de France sont dans une situation très compliquée, très paradoxale : on leur demande d’être des citoyens comme les autres et de faire savoir qu’ils ne sont pas d’accord avec ce qui se passe. Tout cela est absolument contradictoire.
Ça signifie un climat tendu, difficile, et qui sera favorable à la droitisation politique. Partout. Non seulement le Front National va se sentir renforcé par les événements, mais la droite va se rapprocher du Front national. Et une partie de la gauche va se droitiser dans ses discours : lorsque le président François Hollande dit « nous allons faire la guerre au terrorisme », c’est l’expression de George Bush et de Tony Blair en Irak. Ce sont des expressions martiales, qui sont plus de droite que de gauche.
Quelles réponses apporter de la part de l’État et de la société civile ? La France est en état de choc et l’on observe peu de mobilisations. Si l’on vous demandait : comment réagir ? En quoi résiderait l’action contre la destruction de notre paix et des libertés qui l’accompagnent ?
Au niveau de l’État et des institutions, c’est au pouvoir d’agir et je n’ai pas de commentaires à faire. Sinon que le pouvoir est en train de réfléchir à sa diplomatie. Il a trois options : soit renforcer la pression militaire sur Daech (donc, continuer dans la logique actuelle). Soit modifier le jeu international en cessant de refuser le moindre débat avec Assad, et donc se rapprocher avec la Russie. Ou demander à la Russie de se rapprocher. Troisièmement, se retirer purement et simplement du théâtre des opérations. Il faut se souvenir qu’en 2004, après les attentats de Madrid, Aznar a dit « c’est fini, on arrête la guerre avec les Américains ». Ils n’ont pas eu d’attentats par la suite.
Au niveau du débat politique, il faut espérer qu’il ne fera pas de l’immigration et de l’islam le bouc émissaire de tous ces problèmes, qui ne se limitent évidemment pas à ces deux enjeux. Je suis très inquiet pour le débat politique. Nous sommes en période d’élections régionales et on est déjà dans la présidentielle. Les arguments vont voler bas.
Et je pense que la société civile a besoin de réfléchir et de débattre (plutôt que d’émotions : elle en a eu suffisamment). Il y a une énorme demande de réflexion, de connaissances, d’analyse. Ce qui me semble très positif : les lieux où l’on réfléchit se démultiplient. J’ai été très frappé par la qualité des personnes mobilisées sur les plateaux de radio et de télévision. Jusqu’à peu, on ne nous donnait à voir, dans les magazines par exemple, que des intellectuels publics qui ne connaissent rien aux problèmes de la vie sociale réelle.
Là, j’ai entendu des gens qui avaient des compétences. Des spécialistes de psychologie, des historiens, des professeurs de sciences politiques, des journalistes qui enquêtent sur ces enjeux : des gens qui connaissent ce dont ils parlent. Le moment est venu pour une autre vie intellectuelle, et c’est une très bonne chose. Le moment est venu de recréer une vie intellectuelle, des débats, des discussions. Il faut chercher des consensus, il faut chercher à mieux comprendre et à élever son niveau d’analyse, son niveau de connaissance sur ces enjeux. Et il y a une énorme attente de la société pour ça.
Vous disiez que nous ne sommes plus en paix. Comment la retrouverons-nous, quelles sont nos chances ?
Il y a des choses qui dépendent de nous, et d’autres non. Celles qui dépendent de nous, c’est la façon dont nos responsables politiques vont gérer la situation. Vis-à-vis de l’extérieur (la diplomatie, la guerre) et surtout en interne : ces problèmes sont nés de quarante années de tensions, de dérives, de difficultés, de questions de société très variées. On ne retrouvera les conditions d’une transformation sociale non violente que lentement, progressivement. Ça ne va pas se régler du jour au lendemain. Il faut des politiques publiques éclairées par le débat.
On entend beaucoup d’analyses géopolitiques, mais ces terroristes étaient bien français. Pensez-vous que les actes des terroristes révèlent un malaise social propre à notre pays ?
Vous avez raison. Le point de départ, il est en France ; le point d’arrivée, il est en France. Certes, il existe bien, si j’ose dire, un détour par Daech. Mais si notre pays aborde autrement un certain nombre de grandes questions (la laïcité, la place de l’islam, les politiques d’emploi, les politiques urbaines, les politiques de la Ville, les politiques d’éducation…), nous avons une chance que les choses s’améliorent. Ce dont nous avons besoin, c’est de sécurité immédiate et de politique à long terme.
Pourquoi ces Français se retournent-ils contre la société française ?
Ce sont des gens qui sont passés par des processus de désubjectivation, puis de resubjectivation. Ils se sont mis en dehors de la société, se sont assez largement désocialisés. Et ils se sont retournés contre elle : c’est le côté perte de sens et désubjectivation. Dans Daech, ils ont trouvé la violence extrême, la cruauté et un discours religieux : l’idéologie qui, à leurs yeux, redonne du sens à leur existence et à leur propre mort.
Propos recueillis par Louis Gohin

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