De l’extérieur, c’est un grand chapiteau rectangulaire, autour duquel s’affairent quelques chibanis en vestes sans manches siglées « organisation », à ranger les tapis et à exhorter hommes et femmes à faire de la place. De l’extérieur, c’est un petit édifice duquel entrent et sortent jeunes, vieillards, familles et autres salariés en costume. Bref, de l’extérieur, c’est une petite mosquée, comme les quartiers en comptent des centaines.
La mosquée de mon quartier de Seine-Saint-Denis est pourtant au centre d’une polémique nationale depuis quelques jours. Elle n’est pas visée personnellement, et pourtant. Marine Le Pen a exigé sa fermeture immédiate, Manuel Valls a confirmé à l’Assemblée qu’il était prêt à l’interdire, on parle d’en expulser l’imam… Mais alors, que reproche-t-on à la mosquée de mon quartier ? La réponse tient en un mot, aussi simple qu’objet des fantasmes les plus fous : sa-la-fiste.
Oui, la mosquée de mon quartier est réputée d’obédience salafiste. Son imam suit les préceptes de ce groupe de l’islam qui appelle à une pratique stricte de la religion, fondée sur le respect du sillon tracé par le prophète de l’islam et ses compagnons. La simple évocation du terme salafiste renvoie, dans les médias, à un unanimisme qui s’est depuis diffusé dans la société : les salafistes, c’est les méchants, les barbus, les pas beaux. Et, par syllogisme, les terroristes, ou alors ceux qui les défendent, ou alors ceux qui les abritent, enfin, on ne sait plus trop, mais bref, ça y ressemble. Et d’ailleurs, pour ceux qui n’y croiraient pas, « salafiste », ça rime avec « terroriste ». Imparable.
On reprocherait donc à ce type de lieux de culte de faire l’apologie du terrorisme. À défaut de pédagogie, il est même devenu admis dans l’imaginaire collectif que les salafistes n’étaient que l’émanation française de Daech. La confusion n’est pas tout à fait innocente : les djihadistes de l’EI se revendiquent en effet du même terme, salafi, autrement dit « suiveur des pieux prédécesseurs », les musulmans du temps du prophète Mohamed.
Les deux mouvements (le salafisme et le djihadisme) ont donc en commun un attachement aux textes de l’islam et à leur interprétation littéraliste. Mais la comparaison s’arrête là. Le djihadisme ne possède pas de lieu de culte en France, il n’existe pas sous forme associative, n’a pas de réalité physique tangible. Ce qu’on désigne par « salafisme », en France, a trait en réalité au mouvement du salafisme quiétiste.
Mais alors, que prêche-t-on dans les mosquées salafistes ? Rien de très croquant à mettre sous les dents aiguisées des partisans du spectacularisme, en quête de propos alléchants prompts à prouver que la cinquième colonne est en marche. Le salafisme quiétiste repose en fait sur une attention particulière portée aux questions de foi, de spiritualité, de croyance. Aussi trouve-t-on, dans les sujets des derniers prêches de la mosquée de mon quartier, l’unicité divine, les bienfaits du jeûne de Ramadan, le raffermissement de la foi…
Aussi surprenant cela puisse-t-il paraître, l’imam y envoie des messages plutôt éloignés du vocabulaire guerrier, encourageant ses coreligionnaires à entretenir les meilleures relations avec leurs voisins, à respecter leur environnement, à s’entraider ou à chercher refuge dans la spiritualité. Dans ce quartier « sensible », en proie au trafic de drogues, l’homme y joue également un rôle important pour éloigner les jeunes de ces activités, rappelant avec quelle vigueur l’islam les désapprouvait.
Une certaine orthodoxie
Rôle social, message spirituel, dimension quiétiste : que reproche-t-on, dès lors, aux mosquées salafistes ? Contrairement aux frères musulmans, par exemple, et a fortiori des mosquées sous influence des ambassades étrangères, le discours du salafisme se démarque nettement de la sphère politique. Concrètement, les quelques milliers de salafistes en France ne votent pas, ne participent pas à la vie politique, se reconnaissent également par une attention portée à la tradition prophétique (la Sunna), qui se manifeste notamment par le port de la barbe, du qamis jusqu’aux chevilles…
Un islam rigoriste perçu par les autorités publiques comme un « mauvais » islam, puisqu’il empêche l’assimilation de ses partisans (y compris au sein du débat démocratique). Est-il, pour autant, possible de fermer les mosquées d’un courant de pensée de l’islam au prétexte qu’il est partisan d’une certaine orthodoxie, comme il en existe dans toutes les religions ? Les fervents défenseurs de l’interdiction du salafisme en France citent, comme argument utile, la supposée complicité du mouvement avec le terrorisme.
Il est vrai, et c’est souvent mis en exergue, que certains terroristes ont fréquenté les mosquées salafistes avant leur passage au djihadisme. Mais il est aussi vrai que certains terroristes ont fréquenté les bancs de l’école républicaine, les piscines publiques, les stades de football et les centres commerciaux climatisés. Personne, à notre connaissance, n’a exigé la fermeture de Parinor-II parce qu’il était un terreau du djihadisme. Souvent, et ce fut encore le cas au moment des attentats de Paris, l’imam dénonce en réalité le djihadisme comme un « fléau » duquel « l’islam se désavoue en totalité ».
Ne voyez aucune volonté, ici, de réhabiliter ou de promouvoir l’idéologie salafiste. Il me paraît simplement utile, dans un contexte particulier et tendu, de mettre des idées précises sur les mots, loin des confusions et des amalgames les plus sommaires. Aussi m’a-t-il paru nécessaire de décrire le fossé entre, d’une part, ce que j’entends et lis dans les médias et dans la bouche des hommes politiques (le salafisme est une passerelle vers le terrorisme, il promeut la guerre sainte et il encourage les barbaries les plus diverses […]) et, d’autre part, le discours orthodoxe et rigoriste, certes, mais tout à fait quiétiste et opposé au djihadisme de l’imam de mon quartier.
Ilyes Ramdani

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