Pas de télé pendant une semaine ? Ni de Nintendo DS ? « Mais c’est nul ! s’écrie Chloé, ulcérée par une abomination pareille. C’est quoi cette idée horrible ? » Elle fusille Charlotte du regard, cette femme qui parle de son projet « bizarre », devant sa mère. Mais pourquoi elle fait ça ? L’horrible projet en question consiste à interdire l’accès à tous les écrans pendant une semaine. Il a été mis en œuvre le 12 mai et s’achèvera le 19 mai. Qui dit écran, dit portable, ordinateur, PSP, Nintendo. L’abomination, en effet.

Selon Chloé, collégienne de 11 ans à qui on propose de s’associer à cette démarche, « on nage en plein délire ». « Quoi, une semaine sans ma DS, c’est n’importe quoi ça, moi il faut que je joue tous les jours. » Sa maman lui rétorque que de toute façon si elle lui dit ceinture, « elle n’aura pas le choix ». Chloé se renferme dans sa coquille, ne dit plus un mot. Il est évident qu’elle est victime d’une terrible injustice puisque normalement « c’est que quand je suis punie que j’ai pas le droit de jouer, et là j’ai rien fait, moi ». Evidemment, pour elle, c’est arbitraire.

Pourtant, Charlotte Marin assure que c’est un projet qui marche très bien, « si on se donne juste la peine d’essayer, bien sûr ». Jusqu’ici, « aucun effet secondaire néfaste n’a été déploré, bien au contraire, les enfants réfractaires au départ jouent le jeu et en sortent ravis », assure-t-elle. Cela fait deux ans qu’elle le propose et le met en place dans une école élémentaire du 19e arrondissement de Paris où sont scolarisés ses deux garçons de 9 et 11 ans (qui eux sont à la diète toute l’année, puisque chez eux il n’y a qu’un ordinateur destiné à l’usage professionnel de papa et une petite télé consignée dans la chambre des parents).

Charlotte explique ce qui la motive : « Les écrans sont présents partout. Que ce soit sous forme de portable, d’ordinateur ou de télé, ils font partie intégrante de nos vies et y tiennent une place importante, voire première pour la plupart de gens. Je pense qu’il est important que les enfants apprennent à en gérer la consommation d’écran, qu’ils aient un moment pour y réfléchir, prendre un peu de recul. »

En effet, si la télé est née en même temps que la plupart des générations actuelles, les ordinateurs et Internet ne sont arrivés et devenus courant que depuis l’an 2000 envrion. En l’espace de dix ans tous les foyers quasiment s’en sont équipés. A croire qu’ils ont toujours existé car la majorité des gens, lorsque vous les interrogez, avouent utiliser Internet chaque jour et surtout n’imaginent pas s’en passer. A se demander comment on a fait pour vivre sans, depuis 2000 ans.

Les plus accros et aguerris sont les enfants et les ados : ils surfent sur la vague Net comme des « grands ». Ces enfants-là avaient un ordinateur dans le ventre de leur mère déjà ! Pour certains parents c’est ni plus ni moins qu’un outil pratique, pas cher, voire rentable quand il remplace une nounou. Les dangers ? Pour ceux-là, il n’y en pas : « Le code parental est là pour protéger les petits des images violentes », se justifie une maman dont le fils a déjà crée son Facebook, à 10 ans, et qui n’y voit pas d’inconvénient « puisqu’il parle avec ses copains seulement »

Charlotte, considérant que les écrans prennent beaucoup de place dans la vie des familles, a donc décidé de créer il y a deux ans déjà la « Semaine sans écran ». Le but étant de retisser du lien entre les enfants et les adultes afin que la parole reprenne la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter. La principale.

Charlotte Marin s’est récemment rendue dans une école élémentaire d’Herblay, dans le Val-d’Oise, où elle a pu rencontrer l’équipe organisatrice d’un projet similaire. Equipe qui a sondé les écoliers sur les images qui dérangeaient le plus. « Les enfants ont pour la plupart dit que les images du JT de 20 heures leur faisaient peur, mais surtout qu’ils se sentaient obligés de les regarder comme le reste de la famille. Ils ont aussi beaucoup cité la campagne de prévention routière. Certains en ont fait des cauchemars. » Pas de code parental pour ces images qui pourtant peuvent choquer les enfants.

Mais comment se passe cette semaine, concrètement ? « Quelques jours avant le début, le directeur passe dans les classes distribuer des cartons à points que les enfants vont devoir remplir, raconteCharlotte. A chaque moment de la journée où ils ont réussi à ne pas regarder un écran, ils marquent un point. Le but étant d’obtenir un résultat collectif le plus élevé possible. Il s’agit d’un défi sans autre enjeu que celui d’arriver à faire le meilleur score. Les enfants ne gagnent rien d’autre que la fierté d’être allés au bout du jeu. Pendant cette semaine des activités alternatives aux écrans leur sont proposées après l’école. Elles sont organisées par les parents et les associations du quartier et sont éclectiques : écriture de poèmes, théâtre, musique… La convivialité est également encouragée. Ainsi chacun peut inviter ses copains à goûter, aller faire un pique-nique ou bien organiser un match de foot. »

A la fin de la semaine, un « repas du monde » est organisé à l’école, afin que chacun se retrouve et échange son expérience. Les retours des parents sont globalement positifs, même s’il y en a qui râlent : « Pfff, encore une semaine ou un jour sans quelque chose. » Le « sevrage » est bien réel pour certains enfants. Par exemple, un enfant de CP avait l’an dernier dessiné sa DS avec les personnages et les boutons afin de juste pouvoir faire les gestes sur la feuille. Comme un enfant qui tête une tétine, ou comme un fumeur qui tire sur une fausse clope. D’autres craquent, tout simplement.

La réaction de Chloé a été celle de la plupart des enfants la première fois où le directeur leur a présenté le projet. Ce qui ne les empêche pas, au final, de jouer le jeu depuis trois ans dans cette même école, car le but est bien sûr de le faire dans un esprit ludique : ce n’est en aucun cas une punition !

Camille Benkhamla

Poèmes courts (haïkus) écrits par des enfants durant leur semaine sans écran :

La mer et le soleil se disent salut
Se serrent la main
Et s’en vont en laissant leur trace
(Mélia)

Les griffes de la mer
Sont bruyantes
Comme des volcans
(Sophiane)

L’odeur des fleurs
Renferme le cercueil
De la déesse de la nature
(Milenka)

Cette femme à l’eau
Émerveillée
Engloutie par la nature
(Lina)

Un volcan de mer
Rencontre l’océan
Avec la robe guépard qui le séduit
(Ilyas)

http://ecolesenpaix.wordpress.com/
http://semaine-sans-ecran.over-blog.com/

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