Le modèle Anglo-Saxons semble avoir fait des émules en Gironde. Les riverains d’un quartier du centre ville de Bordeaux ont décidé de menacer et dénoncer les dealers via Internet.

A Bordeaux les quartiers Saint-Paul et Saint-Éloi, au coeur de la ville, connaissent une recrudescence des trafics de drogues, au grand désarroi des habitants et des commerçants. Les riverains ont lancé depuis un peu plus d’un mois une initiative baptisée Deal Safari. Le principe : inviter les habitants à prendre en photo les trafiquants de drogue pour poster les clichés sur Internet, plus précisément sur Facebook.

L’objectif : faire fuir les dealers des rues. Une dizaine d’affiches ont ainsi été collées dans le quartier Saint-Paul à Bordeaux sur les murs et les portes des bâtiments. Sur ces imprimés, le dessin d’un homme lançant un appel à participer à un concours photo d’un genre nouveau. « Prenez les dealers du quartier en photo et postez-les sur Facebook » et en dessous un slogan choc : « Dealers, souriez. On connaît vos clients ». Tout le monde s’arrête devant cette affiche. Certains pensent que c’est une plaisanterie.

« Fâchés, mais pas fachos »

Le tract est signé par l’association Les Voisins des quartiers Saint-Éloi et Saint-Paul, qui se disent « fâchés, mais pas fachos ». Sur leur page Facebook, le message : « notre colère vient de l’attitude de ces revendeurs de drogues et de produits pharmaceutiques. Ces femmes et ces hommes sont méprisants à l’égard de tout ce qui les entoure. Nous avons tenté de discuter, au fil des années, rien n’y fait. Nous, habitants et professionnels des rues Boucheries, Neuve, Rénière, Teulère, Bouquière à Bordeaux, sommes excédés par leurs agissements, leur agressivité et l’état dans lequel ils laissent les rues. Nous dénoncerons donc tous les délits, leurs crimes de quelques façons que ce soit jusqu’à ce que le calme et la salubrité soient revenus dans notre quartier.»

Parmi eux, il y a Jean-Christophe Cabut, un riverain excédé par les dealers. « Tout est parti d’un ras-le-bol commun, partagé avec les habitants des rues du quartier. Les dealers et leurs clients squattent le secteur en permanence, sont souvent saouls. Ils crient, font du bruit et empêchent les gens de circuler correctement sur les trottoirs jusque dans la nuit. C’est devenu insupportable. Ils s’en foutent de ce qu’on leur dit depuis des années ».

« On fait une différence entre la dénonciation et la délation», explique Jean-Christophe, commerçant dans le quartier qui défend le bien-fondé de cette démarche. « On est là pour dénoncer des comportements et des activités dans les rues, on n’est pas là pour dénoncer telle ou telle personne, évidemment qu’on ne va pas mettre les têtes des dealers sur Internet ». Reste que cette initiative suscite de nombreux commentaires à Bordeaux et partout en France, notamment sur la toile. Y compris au sein même de ce quartier.

Tout le monde n’est pas d’accord. « Choquée, peut-être pas, mais ça me dérange. Ce qui est choquant c’est de les voir rouler des joints tous les jours, faire leur trafic normal sous nos yeux », confie une habitante du quartier. Un riverain qui passe s’interpose dans notre conversation : « Je suis un petit peu inquiet. Je pense que même si les dealers sont floutés, ils reconnaîtront le quartier et sauront de quel côté la photo a été prise et risquent de s’en prendre à nous ».

« On se croirait en zone de guerre, c’est ridicule »

Roger, lui est un habitué du lieu, il est totalement d’accord et approuve cette initiative. « Je crois que le but est un peu de leur faire peur, de manière originale. Il est impossible de raisonner avec ces gens, ils sont souvent dans des états seconds et ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Ici, ça pu la pisse, les femmes avec leurs enfants ne se sentent pas en sécurité ».

D’autres estiment que transformer et rendre ce quartier en véritable favela de Rio à la Bordelaise est exagéré. « On se croirait en zone de guerre, c’est ridicule. On ne ressent pas une telle insécurité lorsque l’on déambule ici, même le soir », relativise Karim, qui se rend régulièrement dans un café du quartier. Beaucoup de personnes restent choquées par cette méthode. Ils estiment que ce n’est pas aux habitants de faire justice eux mêmes. D’autres jeunes n’hésitent pas à dire qu’en agissant comme ceci, « ils cherchent la petite bête et vont provoquer les pseudos dealers du quartier ».

Jean* connait bien certains jeunes qui « traînent dans le quartier ». « Ils ne sont pas méchants, ce serait mentir de vous dire qu’ils sont propres et n’ont rien à se reprocher. Mais sûrement pas de violence gratuite envers les habitants ou du manque de respect. Au contraire, il n’y a jamais eu de problèmes ici. Ils sont respectueux. Du trafic, il y en a partout…»

Pour l’instant la page Facebook du Deal Safari ne comporte qu’une seule photo, assez peu révélatrice. Le temps dira si cette initiative aura des répercussions et apportera au quartier une plus grande présence policière, comme le souhaitent les riverains. Les policiers vont-ils être plus vigilants sur le quartier ? Le buzz fera-t-il fuir les dealers ? La boîte de Pandore est-elle ouverte ?

Mohamed Mezerai

* Prénom modifié

Articles liés

  • La solidarité sur tous les champs à Villetaneuse

    #BestofBB À Villetaneuse, les générations se mêlent autour des potagers solidaires et du cinéma. L'association l'Autre champ et le collectif du Ver Galant organisent des distributions de fruits et légumes, des ateliers jardinages, des séances de cinéma pour faire éclore le lien social dans cette période de pandémie. Reportage.

    Par Eva Fontenelle
    Le 27/07/2021
  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021