Sur les quelques 400 mètres de la rue des Messiers à Montreuil se dressent des petites maisons, une école et… une usine. Au coeur de ce quartier résidentiel du nord-ouest de la ville, la SNEM, société nouvelle d’eugénisation des métaux, spécialisée dans le traitement chimique de pièces aéronautiques, travaille notamment pour Airbus et Safran. Faite de tôle verte, elle est surnommée avec beaucoup d’ironie « l’usine verte« , puisque les riverains du quartier des Buttes à Morel n’ont de cesse de dénoncer la dangereuse pollution engendrée par son activité.

Nicolas Barrot, riverain de la rue des Messiers, très engagé dans la lutte contre l’usine Snem

Nicolas Barrot habite juste en face de l’usine. Dès son installation, il y a 12 ans, il repère assez vite les « camions qui viennent récupérer les produits usagés, toxiques, dans la rue et en laissent tomber ». Les « fenêtres ouvertes », il raconte les fortes odeurs sortantes et se souvient du jour où le toit de l’usine a été remplacé par une simple bâche en plastique après s’être écroulé. Il énumère tous les défauts de sécurisation et l’impact de l’usine sur l’environnement et la santé des riverains. « En été, quand il fait trop chaud, ils ouvrent les trappes de désenfumage ! », s’indigne Nicolas Barrot. « Tout arrive sous les fenêtres du centre d’accueil médicalisé pour autistes, juste au dessus de l’usine », s’inquiète-t-il.

L’école primaire Jules Ferry, qui accueille plus de 300 élèves, est située à une soixantaine de mètres de l’usine. Juste derrière elle, se trouve le parc départemental Jean-Moulin, qui appartient au réseau « Natura 2000 en Seine Saint Denis ». La SNEM est une installation classée pour la protection de l’environnement : comme cette appellation ne l’indique pas, ce « label » est apposé aux constructions qui peuvent présenter des dangers ou des nuisances pour les riverains, la santé, la salubrité publique, la sécurité ou encore la protection de la nature. 

Nicolas Barrot, papa de deux enfants, se souvient avoir contacté la préfecture dès 2007. « Depuis cette date, l’État reconnaît qu’il y a des problèmes avec cette usine. Cela faisait des années que je demandais les rapports d’inspection et qu’on me les refusait. On avait des compte-rendu qui constataient les manquements de l’usine. Ah si ! Ce qui a changé c’est qu’ils ne récoltaient plus les produits dangereux dans la rue mais le camion entrait désormais dans leur cour… », souffle-t-il. En 2011, Nicolas et quelques uns des riverains décident de mener une étude pour constater scientifiquement les nuisances de l’usine. Les résultats qu’ils obtiennent les alarment mais ne sont pas pris en compte par la préfecture, justifiant que l’étude ne s’est pas faite dans les normes en vigueur.

Troisième cas de leucémie en 15 ans dans le quartier

En juin 2017, un enfant de la rue des Messiers est diagnostiqué atteint de leucémie. En 2010, un homme de 48 ans, riverain de la même rue, mourrait de ce même cancer. Il y a quinze ans, un autre enfant du voisinage avait contracté la même maladie. « C’est difficile de dire à quel point l’activité de l’usine est liée à ces maladies mais c’est tout de même trois cas dans un périmètre de cent mètres! », souligne Nicolas Barrot. Alarmés, les parents décident alors de se mobiliser pour la rentrée. « On réclamait soit la fermeture de l’école soit celle de l’usine », se souvient Nicolas Barrot.

Une étude est alors décidée par la DRIEE – Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie : des « non-conformités » sont soulignées mais pas assez aux yeux de la préfecture qui estime qu’aucune ne justifiait « une cessation, ni même une suspension des activités de l’usine »« Les résultats de cette étude étaient en-deçà de ceux que nous avions récoltés, indépendamment, commente Nicolas Barrot. Mais ils n’en étaient pas moins alarmants ! Le taux de Chrome VI par exemple dépassait les normes en vigueur ». Hautement toxique, le Chrome VI est classé comme cancérigène, pouvant entraîner des mutations génétiques ou une stérilité. Nicolas Barrot aurait souhaité que les scientifiques indépendants avec qui ils avaient travaillé en 2011 et ceux de l’Etat puissent se rencontrer : mais il n’en sera rien. Dans un article paru en juillet 2017, Le Monde relevait que l’usine avait déclaré produire plus de 37 tonnes de déchets dangereux en 2015, selon les données du Registres des émissions polluantes.

L’été dernier, trois manquements poussent la préfecture à mettre la SNEM en demeure : l’aération du site, le stockage et l’évacuation des déchets chimiques. Cette mise en demeure sera finalement levée en novembre. En août, la SNEM est également déclarée en « plan de sauvegarde ».

Parents d’élèves contre CRS

Face à l’absence de communication réelle avec la préfecture, qui maintient que tout est sous contrôle, une centaine de parents d’élèves de l’école Jules Ferry décident alors de bloquer l’usine pour la rentrée scolaire. Le 4 septembre 2017, c’est le début de 3 jours de blocage de l’usine. Les manifestants d’élèves demande « la fermeture immédiate et définitive de l’usine, la dépollution du site et le reclassement des salariés ». Au deuxième jour du blocage, le président de la SNEM, Mourad GAHAM, vient à la rencontre des manifestants. « Il nous a dit qu’il n’avait pas assez d’argent pour faire les travaux et a fait planer la menace du chômage pour les employés », résume, amer, Nicolas Barrot. Une quinzaine de cars de CRS sont envoyés le 7 septembre pour mettre un terme à ce rassemblement, cette manifestation étant jugée illégale par la préfecture.

Face à ce qui est vécu comme de la répression de la part des riverains et parents d’élèves, la mobilisation prend de l’ampleur. Le 27 septembre 2017, une centaine de personnes répond présente pour soutenir les habitants du quartier des Buttes à Morel. Des policiers sont envoyés pour les déloger. Des lacrymogènes fusent pour les disperser. Leur intervention est largement filmée et relayée sur le web. Cette confrontation est tendue : deux personnes seront placées en garde à vue pendant 48h.

Je suis juste un parent d’élèves inquiet pour la sécurité et la santé de mes enfants

Elles comparaîtront ce mardi pour « violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique ». « On n’a pas compris ! L’un d’entre eux a jeté une boîte d’oeufs en l’air. Ca n’a même pas touché un policier ! Et l’autre a été embarqué pour rébellion parce qu’il est retourné dans le groupe après avoir été mis à l’écart par les policiers. C’était une réelle scène d’émeute en plein quartier résidentiel, et ce au moment de la récréation ! », se souvient Nicolas Barrot. Les riverains appellent à un rassemblement en soutien à leur deux camarades.

« Je vis très mal ce procès, nous répond Jean*, l’un des prévenus qui souhaite préserver son anonymat. Je suis accusé de violences alors que ce sont les forces de l’ordre qui ont été violentes envers nous. Il y a eu 6 blessés ce jour-là et les riverains sont traumatisés. Je suis juste un parent d’élèves inquiet pour la sécurité et la santé de mes enfants, de mes camarades et des riverains qui vivent à proximité de l’usine. Inquiet aussi pour les salariés qui y travaillent ou qui y ont travaillé, consterné par leurs conditions de travail. Je reste déterminé à exiger la fermeture de l’usine ».

Forte solidarité dans le quartier

Frédéric, un voisin, passe devant l’usine et vient saluer Nicolas Barrot, en face de chez lui. « C’est le grand jour demain! », lance-t-il en guise de bonjour. Lui aussi se souvient de cette journée du 27 septembre. Dans un éclat de rire et en levant les yeux au ciel, il répète. « Il a simplement jeté une boîte d’oeufs, c’est ça hein?!” avant de demander à Nicolas Barrot comment se porte le pot commun. “On a déjà dépensé 7 000 euros depuis le début de cette histoire, entre les avocats, les huissiers et les amendes à payer », détaille Nicolas.

Lui aussi a dû avoir affaire à la police. Suite à un collage des serrures de l’usine, son domicile sera perquisitionné et il sera condamné en pénal à une amende de 400 euros. Le 7 mai 2018, il est de nouveau appelé à comparaître devant le Tribunal civil cette fois. Ce qui est attendu demain est clair. « On espère vraiment la relaxe et un simple rappel à l’ordre ».

Fabienne Planès Cary, une riveraine traverse la rue accompagnée de sa fille. C’est elle qui est à l’origine d’une lettre ouverte envoyée au cabinet du ministre de la Transition Ecologique et Solidaire,  Nicolas Hulot. Une rencontre sera organisée. « On a fait une réunion de travail de 2h30 avec Denis Voisin, le conseiller société civile de Nicolas Hulot. Il était étonné de notre discours et nous disait que nous devions absolument nous revoir sous dix jours maximum. Depuis, j’appelle mais pas de nouvelle ! », déplore Nicolas Barrot. 

Christine Bombal, la femme de ce musicien de profession qui rejoint la conversation, enchaîne. « On ne cherche pas à avoir de dédommagements etc… On veut juste que cela s’arrête et qu’on reconnaisse qu’il faut agir pour ce genre de site pollueur, qu’il y ait de nouveaux droits, que les réhabilitations et les campagnes de prélèvement soient faites sur un temps long ! », ajoute-t-elle en référence à une autre ville du 93, Romainville et à l’ancien site industriel Wipelec.

Les citoyens continuent à faire entendre leur voix avec leurs moyens : depuis le début d’année, la mobilisation continue à Montreuil. Une fois par semaine, les riverains sortent les pancartes et campent devant l’usine. « Même si on n’est qu’une dizaine, c’est important de faire voir qu’on est encore là », insiste Nicolas Barrot.

Le 14 mars, une deuxième opération « écoles désertes » est prévue : les parents seront appelés à ne pas amener leurs enfants à l’école. Une première action de ce type avait eu lieu en novembre 2017 dans les écoles voisines. « La mobilisation est forte ! », se félicite Fabienne Planès Cary. Un concert de soutien sera également organisé à Montreuil le 21 avril prochain. 

Amanda JACQUEL

*Le prénom a été modifié

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