De nos jours, beaucoup de personnes défendent la construction sexuée du genre. Toi, qu’est-ce que tu en penses et as-tu le sentiment que tes préférences sexuelles et sentimentales aient été naturelles ou construites sur la durée ?

Vers 5 ans, je me suis pas dit tout d’un coup : « Merde, je suis homo ! » Cela vient petit à petit, on n’ose pas y croire. L’attirance se fait naturellement et tout se passe vraiment au moment clé de l’adolescence. C’est là que tu fais ton choix si je peux dire.

Peux-tu nous raconter ton enfance ?

Je suis d’origine algérienne et je suis le dernier d’une fratrie de quatre enfants. J’ai grandi dans une cité de Seine-Saint-Denis. Une enfance assez heureuse, vraiment très classique. Comme j’ai déjà dit, c’est à l’adolescence que tout s’enclenche. Mes parents étaient les premiers à insister bien sûr sur le mariage. Quand le sujet de l’homosexualité était évoqué, c’était toujours les Français, les Blancs (Rires). Mais ça ne pouvait pas être l’un des nôtres. Hors de question. On peut l’accepter que chez les autres. Mais c’était un sujet de conversation très marginal.

Et donc l’adolescence ?

Pour dire les choses franchement, au départ, c’était plutôt une attirance sexuelle. Pas envers des camarades de classe ou autre. Je faisais bien la distinction à ne pas mélanger ces « fantasmes » et ma vie quotidienne. C’était pas encore vraiment de l’amour, pas encore sentimental. Mais je savais déjà que j’aimais les hommes car les femmes ne me faisaient pas d’effet.

Tes premières expériences t’ont fait sortir de ton environnement…

Bien sûr, dans la cité, c’était mort. Ça ne pouvait être qu’à Paris, le lieu de la débauche (rires). En fait, je m’inscrivais sur des réseaux téléphoniques. J’appelais dans des cabines pour avoir des rendez-vous. Toujours en dehors de ma ville. Et c’est comme ça que j’ai découvert Paris que j’avais presque jamais vu avant. C’était une période entre mes 18-25 ans où j’étais assez dans le trip de la liberté avec les clubs, beaucoup de rencontres… Le monde de la cité et de Paris sont des mondes tellement éloignés, opaques, qu’il y a aucun risque. Mais on se sent sale en un sens.

Coupable ?

Oui alors qu’on devrait pas. C’est la réussite de la communauté : te faire sentir coupable. Mais c’est valable dans tous les sens. Les « petits rebeus » sont aussi très convoités si je peux dire ainsi par les gays blancs. C’est comme une attraction exotique. Au départ, c’est valorisant puis tu te rends compte que ce n’est pas forcément de bonnes raisons. Ce que je veux dire, c’est qu’aux yeux de tous, dans tous les sens, tu restes un « rebeu ».

Tu te sens coupable surtout envers tes parents ?

Oui, forcément. Chez nous, le rapport aux parents est essentiel. Mon père est pratiquant, ma mère beaucoup moins sauf quand ils sont allés à la Mecque. Très franchement, je ne leur dirais jamais. Ils se doutent de quelque chose, certainement car j’ai jamais vraiment eu de petite amie, je vis seul et j’ai 35 ans. En plus, tous leurs autres enfants sont mariés. Donc, forcément… Le coming-out ne fait pas vraiment partie de mes projets, c’est pas trop dans ma culture, mon éducation.

C’est un choix définitif ?

Ce serait comme une trahison et il n’y a rien de pire que cela ! Ne serait-ce que penser à leur regard de dépit, ça me fait froid dans le dos sans oublier qu’ensuite, je les reverrais sûrement plus. Même si ça les déchire, pour garder la tête haute, ils le diraient à personne et m’obligeraient à ne plus voir personne dans la famille.  Même eux ne préfèrent pas savoir. Depuis le temps, ils auraient pu me demander. Mais non ! Ils préfèrent rester dans l’ignorance et conserver un espoir que je n’en sois pas un !

Tu envisages le mariage ?

Je n’en veux pas car il y aura une femme malheureuse dans l’histoire et je ne veux infliger cela à personne. Mais c’est très répandu, j’en ai rencontré moi-même un certain nombre trompant leur femme avec moi. C’est peut-être de la fierté mal placée mais moi, au moins, j’assume.

Que penses-tu des bouleversements effectifs concernant les droits pour les homosexuels (PACS…) qui pourraient d’ailleurs s’accentuer sous le mandat du nouveau président François Hollande (possibilité de mariage gay voire d’adoption) ?

Je m’en fous ! (Rires) Non, j’exagère mais à peine ! Si je me mettais en couple, tout serait découvert ce que je ne veux pas bien sûr. J’aimerais bien mais je considère que rester seul est déjà un effort assez important pour moi. J’ai eu des amours dans la vie mais pas un seul et c’est encore plus beau. Et je ne sens plus coupable. Pour moi, le mariage serait administratif. Purement. Mes amours sont bien plus importants et ça , personne ne peur me l’enlever. Mais c’est vrai que c’est cela le plus dur, la solitude. Une vie d’homosexuel c’est quand même beaucoup de solitude. (Silence) En gros, pour vivre heureux, il faut vivre caché et seul. Mais le plus dur c’est de savoir qu’on va crever seul…

Et l’adoption ?

Oui, ben , l’adoption , pour moi, c’est pas une solution. Je suis homosexuel mais j’ai choisi de ne pas chercher à avoir d’enfants. Je me suis fait une raison. Je respecte les homosexuels qui cherchent à en avoir souvent par tous les moyens mais à titre personnel, je suis pas sûr que cela soit pour nous. C’est certainement mon côté conservateur qui ressort. Homosexuel, on ne le choisit pas mais après la façon dont on le vit, c’est une succession de choix.

Donc, t’y serais plutôt opposé ?

Disons que cela ne m’aidera pas et ne m’intéresse pas. Après, je conçois tout à fait que cela soit important comme évolution générale. Mais il ne faut pas oublier que je connais beaucoup d’homosexuels qui vivent très bien sans demander cela. Si je dois vraiment choisir, le mariage, je suis pour et l’adoption, plutôt contre.

Tu es homosexuel et te dis musulman pratiquant. C’est compatible ?

Absolument, oui.

Cela risque d’en surprendre plus d’un…

Justement, je considère que l’homosexualité ne doit pas être un frein à ma pratique. J’ai commencé vers mes 20 ans. Je pratique sûrement bien plus que les gens qui me condamnent. Je fais tout : les prières, le ramadan, je bois pas d’alcool… Je suis aussi allé à la Mecque il y a quatre ans justement avec mes parents. Cela doit certainement les rassurer d’ailleurs de voir que je n’ai rien à me reprocher de ce côté-là. Ça les tranquillise. Donc , ce n’est pas incompatible. Je me sens bien dans ma tête et dans mon corps. Je reste persuadé qu’Allah est miséricordieux.

*Prénom modifié

Propos recueillis par Martin Boglie

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