« Une salle pour se protéger de la pluie et du vent. » Jalil, 30 ans, ne rêve pas d’une mosquée avec minarets à Saint-Gratien, seulement d’un espace pour prier dignement et « en finir avec l’islam des caves. » Pour l’instant, on en est loin. Car la tension entre le maire (UMP), Jacqueline Eustache-Brinio, et les musulmans de la ville, est à son comble. Une prière collective organisée à la fin du mois d’août, au stade « synthétique », a été l’élément déclencheur. « Nous avons voulu interpeller le maire sur la situation des Français musulmans de Saint-Gratien », explique Lina, l’une des initiatrices de l’action.

A 21 ans, cette jeune étudiante en droit, cheveux longs et plutôt fashion, déplore l’absence d’une salle de culte dans la ville. « Nous sommes contraints d’aller dans les communes avoisinantes comme Argenteuil, Ermont (Val-d’Oise) ou Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Pendant le Ramadan, je participais aux Tarawih (veillées religieuses). Je me faisais accompagner en voiture pour aller à la mosquée de Gennevilliers car je n’ai pas le permis », raconte-t-elle. Près de 150 personnes, selon elle, se sont retrouvées, ce jour-là lors de la prière collective. « Sincèrement, nous ne nous attendions pas à autant de monde. » Le maire non plus d’ailleurs. La semaine d’après elle fera fermer le stade pour « utilisation non conforme ».

Convaincus de la légitimité de leur action, les fidèles se rendent alors dans le centre-ville, au forum, le quartier « chic ». « Nous avons prié sur la place centrale non pas pour provoquer mais pour alerter sur une réalité », précise la jeune femme. Et surprise, « plusieurs personnes, pas forcément de confession musulmane, ont signé la pétition », explique Lina, tout sourire. « Une démarche  pacifique et citoyenne », ajoute-t-elle.

Depuis le lancement de l’action, le maire refusait pourtant le dialogue. En guise de réponse, les habitants des Raguenets et du Forum ont  reçu un courrier dénonçant « l’occupation sauvage d’un espace ». Des mots qui heurtent Khadija, 44 ans, fonctionnaire de santé. « Elle parle d’agissements à condamner. Ces  termes me choquent, nous ne sommes pas des délinquants ! Nous demandons uniquement une salle dans notre quartier. » Du coup, bon nombre d’habitants de cette cité vivent l’absence de lieu de culte comme une injustice. Qu’ils s’agissent des personnes âgées ou handicapées, l’ouverture d’un espace est nécessaire, disent-ils. Une démarche qui peut faire peur. « Lors du premier rassemblement, les voisins observaient depuis les fenêtres, curieux ou inquiets. »

A l’heure actuelle, le maire ne semble ni prêt à louer un bail, ni à vendre un terrain. C’est ce qui se dit dans le quartier. « Cela fait 20 ans que l’affaire traîne », témoigne Saliha, 43 ans. Elle qui a grandi aux Raguenets, ne se définit pas comme pratiquante., mais « la mauvaise volonté de la mairie me saute aux yeux ». D’autant qu’il y a un passif entre la municipalité et la communauté concernée. A la fin des années 80, les pères de famille du quartier avaient déjà tenté de louer un espace. Sans succès. Pourtant les solutions ne manquent pas pour développer les lieux de culte sans les financer publiquement pour autant, par exemple la location d’une salle communale au prix du marché ou avec un bail emphytéotique (18 ans à 99 ans) permettant de d’acquérir un terrain pour une somme modique.

En 2005, l’association franco-maghrébine de Saint-Gratien a réunit 174 000 euros, fruit de plusieurs années de collecte dans la communauté. Objectif de l’association ? Acquérir un pavillon à deux pas des Raguenets pour y faire un lieu de culte. La mairie conclura la vente au nez de l’association faisant jouer le fameux droit de préemption. Une disposition légale lui permettant d’acquérir le bien prioritairement. « Depuis, on nous balade d’autant que le pavillon racheté par la mairie est en friche. Volets clos et herbes sauvages », regrette Ali Mécis, 37 ans, un des membres du mouvement. « Selon la mairie, il n’y aurait pas de demande de la part de la communauté », indique-t-il.

Un projet d’association est en cours pour renouer le dialogue avec la mairie. « À terme, l’objectif de l’association est d’acquérir un lieu : pavillon, hangar ou local. On va organiser une collecte pour faire bouger les choses ». Un nouvel interlocuteur qui risque de marquer la scission entre les anciens, « interface  privilégié et unique » de la mairie et les jeunes, plus enclins à investir le terrain politique. « Avec 65% d’absention aux dernières élections municipales, les Raguenets peuvent créer un rapport de force », souligne Lina. Quelques élus de l’opposition ont même été aperçus aux abords du rassemblement.

Une mobilisation qui devrait perdurer. Dimanche dernier, des habitants réunis aux Raguenets ont dû se disperser. Le commissaire Guinard-Cordroche leur a signifié, calmement, la publication d’un arrêté municipal. Manif ou prière ? Direction le poste.

Nadia Moulaï

Nadia Moulaï

Articles liés

  • 2 ans après la mort de Sabri, la famille demande toujours justice

    Samedi 21 mai 2022, à Argenteuil, une marche blanche a été organisée par la famille de Sabri Choubi. Mort, il y a deux ans, dans un accident de moto, les proches demandent des réponses dans cette affaire qui impliquerait un véhicule de la BAC. Reportage.

    Par Audrey Pronesti
    Le 23/05/2022
  • À Paris, la Modest Fashion fait le show et s’engage

    Pour la première fois en France, un événement dédié à la mode pudique a vu le jour. Organisé par l’agence et média Modest Fashion France, l’événement « Modest Fashion Summer Session » s’est déroulé du 7 au 8 mai 2022. Étoffes chatoyantes, clientes enjouées, talks à thèmes et défilés étaient au rendez-vous. Retour sur un événement aussi stylé que politique.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 16/05/2022
  • Aux Pavillons-sous-bois, des mois sans anglais ni histoire pour des troisièmes

    Au collège Anatole France, aux Pavillons-sous-Bois, pendant des mois certains élèves de troisième n'ont pas eu de professeur d'histoire-géographie, ni d'anglais. Alors même qu'ils et elles préparent le brevet. Une situation chaotique que beaucoup d'établissements dans le département de Seine-Saint-Denis ne connaissent que trop bien. Reportage.

    Par Hadrien Akanati-Urbanet
    Le 11/05/2022