« On est seul face à 24 joueurs avec des éducateurs, des coachs qui ont deux fois notre âge. On se retrouve toute seule, je suis une femme. Je me déplace toute seule sur les terrains de football ». Vu sous cet angle, la vie d’arbitre de Nabila Zaouak n’est pas évidente. Mais ne vous y trompez pas. Cette femme s’épanouit dans sa fonction : « J’ai la chance d’être respectée pour ce que je suis et ce que je fais ».
Bondy Blog : Quel est votre rapport au football ?
Nabila Zaouak : J’ai commencé par être joueuse à la Colombienne à l’âge de 11 ans et j’ai dû arrêter pour me consacrer à l’arbitrage, à 21 ans. Je ne pouvais pas évoluer en tant que joueuse et en tant qu’arbitre en même temps.
Qu’est-ce qui vous a poussé à persévérer dans l’arbitrage plutôt que dans le football ?
Je suis vraiment passionnée de football. J’ai essayé plusieurs sports auparavant pour voir ce qui se rapprochait le plus de ma personnalité. Et apparemment c’était le football. C’était tout pour moi, tous les week-ends. Cet intérêt est dû au hasard, j’étais juste curieuse. J’ai entrepris des démarches pour devenir arbitre auprès de ma présidente de club qui en a été surprise. J’ai entendu un ami en parler et j’ai voulu tester. J’ai souhaité découvrir quelque chose tout en restant dans le milieu du football. Être arbitre m’amène à faire des matchs très intéressants par rapport au football féminin.
Est-ce que vous arbitrez des matchs d’hommes et de femmes ?
Je suis en fédérale féminine, j’arbitre des matchs au niveau national. J’ai eu la chance de faire une sortie internationale cette année. Je suis partie en Bulgarie participer à un tournoi pour les qualifications du championnat d’Europe U19. J’arbitre en D1 Féminine, donc je suis amenée à me déplacer énormément que ce soit à Lyon – Paris je ne fais pas, car c’est ma région-, Saint-Étienne, Rodez… Un peu partout en fait. Pour les garçons je suis au niveau Ligue. Je me déplace alors dans un rayon maximum de 50 km, ce qui correspond à la région parisienne. Hier à 19h j’ai fais la touche en CFA 2 pour le match entre Paris FC et Aulnoye AS.
Quand est-ce que l’idée de devenir arbitre a germé en vous ?
C’était à l’âge de 18 ans. J’avais un ami qui était arbitre. Quand je l’ai découvert, je lui ai posé des questions par curiosité, pour tenter une nouvelle expérience.
Quelle a été la réaction de vos proches lorsque vous leur avez fait part de votre volonté de devenir arbitre ?
J’en ai d’abord parlé à ma présidente (Françoise Alain, pionnière dans le football féminin, décédée depuis) et mon coach. Ils ont été surpris par ma décision et m’ont dit que si j’arbitrai je ne pourrai alors plus jouer.
Avez-vous été surprise de devoir arbitrer des matchs d’hommes ?
C’est plutôt l’inverse, je pensais n’arbitrer que des matchs masculins. Et c’est ce que je j’ai fait au début. Mais ces dernières années, après avoir été candidate pour passer en Ligue que j’ai commencé à arbitrer des matchs de femmes.
Comment réagissent les staffs masculins lorsqu’ils s’aperçoivent que c’est une femme qui va arbitrer la rencontre ?
Avec beaucoup de courtoisie. Franchement j’ai eu un accueil chaleureux. Je me souviens de mon premier match, c’était des U15 à Épinay dans le 93. J’ai été observée ce jour-là. J’ai passé mon test théorique dans le 92 (Hauts-de-Seine) et puis j’ai déménagé. Quand je suis arrivée la première fois, j’étais perdue, je me demandai ce que je faisais là, mais j’ai repris mes esprits. Je me suis prise au jeu et ça s’est bien passé.
Avez-vous ressenti une différence de rythme entre les matchs masculins que vous arbitrez et ceux que vous jouiez avec d’autres féminins ?
Être arbitre ce n’est pas la même chose qu’être joueur.
N’avez-vous jamais eu de remarques misogynes ?
Lorsque j’arbitre je suis concentrée sur mon match. Les garçons savent que c’est un jeu et que si je suis là c’est que je suis aussi passionnée qu’eux. Je suis respectée pour la fonction que je représente.
N’éprouvez-vous pas de difficultés à affirmer votre autorité sur le terrain  ?
Avant d’être une femme, je suis une arbitre. De toute façon les femmes sont capables d’assumer les mêmes responsabilités que les hommes. Je pense même que les hommes sont plus respectueux envers une femme. Bien sûr ils leur arrivent de s’énerver, ce qui est normal lorsqu’ils sont pris par le jeu.
Pensez-vous qu’il y ait assez d’arbitres femmes ?
Depuis des années la Fédération française de football et les Ligues mettent tout en place pour promouvoir l’arbitrage féminin. Le 11 avril nous sommes invités pour les quarts de finale. C’est très encourageant. En tant que fédérale féminine on va à Clairefontaine deux fois par an. On bénéficie d’un staff de spécialistes en cas de besoin. Tous les moyens sont mis en œuvre pour développer l’arbitrage féminin et nous faire évoluer.
Avez-vous des objectifs en tant qu’arbitre ?
Oui, je souhaite passer un concours chez les garçons et arbitrer aussi les hommes à haut niveau. Les matchs masculins sont beaucoup plus durs. On ne prépare pas un match d’hommes de la même façon qu’un match de femmes.
Quelles sont les principales différences ?
Les différences ne sont pas athlétiques, car des équipes féminines comme Lyon s’entraînent autant que les hommes. On doit s’entraîner régulièrement et ne pas négliger sa condition physique. Les matchs féminins sont moins physiques ; les hommes vont plus au contact. Il y a deux psychologies différentes. On ne peut pas faire un rappel à l’ordre de la même façon pour un homme que pour une femme.
Vous a-t-il fallu quelques matchs pour appliquer un arbitrage spécifique à chaque sexe ?
Comme j’étais joueuse de football je savais déjà comment c’était. C’est vrai qu’il m’a fallu quelques matchs pour comprendre le jeu féminin, les placements, etc… d’autant plus que je n’avais auparavant arbitré que des hommes.
Avez-vous la conviction que sur le terrain une arbitre femme est traitée de la même manière qu’un arbitre homme ?
Oui, je ne doute pas qu’on est traité de la même façon. Quand on arrive sur le terrain, on fait très attention à notre apparence en tant que femme. Les hommes sont surpris quand ils nous voient arriver. Certains sont contents et disent qu’ils aimeraient avoir plus de femmes arbitres. D’autres ont des appréhensions. Ils sont gentils, mais ne savent pas ce que ça va donner. Ils attendent de voir. Pendant le match il faut mettre le ton tout de suite, il faut être présente tout le temps. En tant que femme il faut faire deux fois plus d’efforts qu’un homme. Il faut toujours être à côté de l’action, être dynamique sur un terrain de football. Lorsqu’un joueur se relève après une faute et qu’il voit que vous êtes à côté, il ne peut pas critiquer. Généralement après mes matchs les hommes sont satisfaits. Peu importe le score, leur regard est différent. Je suis une arbitre alors qu’au départ c’est plutôt de la drague. En plus en tant que femme il y a des choses qu’on peut plus sentir qu’un homme. On peut sentir le vice, on a un sixième sens.
Un mot de la fin ?
Je souhaite qu’il y ai plus de femmes dans les hautes instances. Cela pourrait participer à notre émancipation.
Olufémi Ajayi

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels sont partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021