De la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1970, près de 100 000 personnes peuplaient les bidonvilles. A Nanterre (92) ou Noisy-le-Grand (93), les travailleurs immigrés, majoritairement algériens, ont construit un avenir meilleur pour leurs enfants. Rencontre et début d’une série 1/3.

En France, durant les trente glorieuses, il y avait une forte demande en main-d’œuvre. Les maçons manquaient dans le bâtiment, mais aussi les boiseurs, magasiniers, conducteurs de camions, et les ouvriers spécialisés tels que les fondeurs, tourneurs, soudeurs…. En Algérie, les migrations économiques étaient organisées en famille. Les travailleurs algériens venaient souvent dans l’objectif d’envoyer de l’argent pour améliorer les conditions de vie de leurs familles et parfois rendre service à leur village d’origine. Le pacte entre la France et l’Algérie était donc clair, il s’agissait d’une immigration de travail. Les Algériens étaient une main d’œuvre bon marché dans le bâtiment et l’automobile.

À partir de la moitié des années 1970, la politique de résorption des bidonvilles impulsée par le premier ministre Jacques Chaban-Delmas a fait disparaitre les bidonvilles et a permis un relogement des familles. Les relogements ? Monsieur Zeghoudi, il connaît ! Relogé dans la cité de transit du Pont-de-Bezons (92) suite à l’éradication des bidonvilles, il se souvient : « Tu sais, ce n’est pas facile quand tu habites dans une baraque que t’as construit de tes propres mains, de tout quitter, de la voir complètement rasée. Et ce n’est pas tout, après c’est un chamboulement. Et oui, t’as un loyer à payer chaque mois, tu vis seul, t’as plus tes voisins avec qui tu passes le temps après le travail. C’est vraiment le travail, un peu le café, et après l’appartement. Et on se retrouve vraiment sans bruit, nez à nez face à sa femme, sa famille, c’est vraiment différent.»

bidonville des paquerettebidonville des paquerettePuis, il se confie : « Ils m’ont attribué un logement à la cité du Pont-de-Bezons, car ma baraque était vouée à être détruite pour la création des nouveaux logements. Mais pour quitter la cité, c’était difficile. Les assistantes sociales avaient trop de travail, trop de demandes similaires, alors elles prenaient un temps fou pour accomplir les démarches. Il manquait d’effectif par rapport à la grosse demande. »

« Le moment le plus marquant au bidonville, c’est quand ma famille m’a rejoint. Je travaillais, rentrais en Algérie l’été voir ma famille, toujours en costard, bien habillé avec une petite mallette. J’avais trop de fierté pour leur avouer que dans le bidonville, je marchais tous les jours dans la boue, dès qu’il pleuvait, la baraque avait une odeur de pourri, et que l’eau elle ne venait jamais quand on l’attendait ! Il n’y avait pas beaucoup d’eau potable, qu’une fontaine par contre la pluie, en veux-tu ? En voilà ! Bref, quand ma femme et mes enfants sont arrivés, ils ont été vraiment choqués de ma situation, il ne s’attendait pas à temps de précarité. Mais, ils étaient heureux de me retrouver c’est l’essentiel. J’ai dû improviser avec des matériaux trouvés pour créer un espace de vie familial. »

Carte ancienne bidonville la défensePuis, il se rappelle au moment d’aller se coucher, toute une organisation avec sa femme. Il continue : « Mes filles étaient en bas âge, alors on avait un matelas, les petites dormaient toujours paisiblement. Quant à ma femme et moi, nous dormions à tour de rôle. Elle dormait avec les filles pendant plusieurs heures, après on échangeait. Mais ma femme était gentille, elle disait que comme j’étais ouvrier, je pouvais dormir un peu plus car elle faisait la sieste avec les filles dans la journée. »

Aujourd’hui, l’un habite à Courbevoie (92), l’autre est propriétaire d’une maison au Petit-Colombes (92). La vie aujourd’hui ? Une petite retraite et des enfants qui contribuent aux finances de la famille. Après la difficulté de passer d’un logement collectif à un logement individuel, le suivi parfois inefficace des assistantes sociales vraiment trop sollicitées, les anciens travailleurs affrontent la vieillesse : physiquement, moralement et financièrement.

Hommage à ces hommes et ces femmes qui ont donné leur jeunesse, leur santé, leur corps à la recherche d’un avenir meilleur pour leurs enfants, qui ont participé à la construction du quartier d’affaires de la Défense, de l’Université Paris X, de l’industrie automobile…

Sonia Bektou

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