Les blogueurs racontent, à leur façon, leur -Né quelque part-, la semaine de la sortie du film de Mohamed Hamidi. Dans les salles depuis mercredi.

Chambre 202. Au bout du couloir. Un couloir assez large pour y laisser passer les brancards, fauteuils et autres clopins-clopants. Le monde des valides, personnels et visiteurs, laissait des traces sur le linoléum, le caoutchouc des semelles frottées au sol partait difficilement. On m’avait embauché pour ça. Nettoyer, astiquer, serpiller, épousseter des surfaces immenses, des chambres toujours propres. La saleté est une hyène que les hôpitaux ne peuvent se permettre de nourrir. Alors on fait briller du propre, on balaie deux, trois fois par jour.

La chambre 202 était toujours dans le même état, depuis plus de trois ans. La nettoyer était une formalité. On m’avait prévenu, à mi-mots. Yves regardait la télé toute la sainte journée, du lever au coucher. Le sien, pas celui du soleil. Yves avait une chambre propre, désespérément propre, une télé payée et un repas quotidien par sonde gastrique.

Un soir, Yves était rentré après une soirée arrosée, ce n’était apparemment pas la première. En tout cas c’était la dernière. La moto n’avait pas tenu et lui non plus. S’en est suivi la valse des services, celle qui fait croire que tout est possible le matin et perdre tout espoir le soir venu. Une danse qu’il n’a pas vue, trop préoccupé à fermer les yeux probablement. Toubibs et carabins se sont succédés, ont tenté, examiné, envisagé, mais il n’y avait rien à faire, Yves a continué de fermer les yeux, même si sa pompe à lui, battait toujours.

État végétatif qu’ils disaient. Un légume qui ne tient que parce qu’il est arrosé et nourri. Une vie de chien. Planté là, devant la télé qui le regardait, il a vu les saisons passer. Le monde s’écroulait à la télé, lui il s’en foutait. Je n’ai jamais réussi à savoir ce qu’il pouvait bien en penser de toutes ces saloperies qu’on entendait aux infos. Je l’imaginais assez empathique avec les incidents climatiques, comme tout le monde, distant sur toutes les guéguerres d’ailleurs, comme tout le monde. On regardait souvent le JT ensemble. Je commentais, lui, il écoutait, sans broncher.

J’avais rapidement compris que c’était à moi de faire la conservation. Un dialogue de sourd dans lequel je faisais les questions et les réponses. Il causait plus, il pouvait plus. D’ailleurs il ne pouvait rien faire tout seul, alors nous lui avions créé un quotidien. Du lit au fauteuil, de la chambre au jardin, puis du fauteuil au lit. Quand je rentrais, toujours après avoir frappé à la porte, un réflexe quand on travaille dans ce milieu, j’entamais les formalités. Et puis rapidement, je passais à l’essentiel, mes soirées, les filles, mes weekends, mes problèmes de bagnole… la vie en somme.

Seule sa mère apportait du changement, des fleurs puis des souvenirs et en partant, à chaque fois des pleurs. Les fils ne venaient plus, je ne leur en voulais pas, mais je ne comprenais pas non plus. Alors moi je lui apportais un vent de jeunesse à Yves, des nouvelles de l’autre monde, celui qu’il avait abandonné un soir, cuité. Un matin, comme tous mes matins, j’ai frappé, on a répondu. C’était le médecin, incapable de dire si c’était une bonne nouvelle ou une mauvaise nouvelle. Le corbeau blanc était entouré du personnel qui s’était occupé d’Yves, dans la plus grande indifférence comme la plus grande humanité. Il avait décidé de fermer les yeux pour longtemps cette fois-ci. C’était mon premier macchabée. J’avais 19 ans et comme un truc en dedans.

Adrien Chauvin

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