Les blogueurs racontent, à leur façon, leur -Né quelque part-, à l’occasion de la sortie du film de Mohamed Hamidi. Dans les salles depuis mercredi dernier.

Il y a 22 ans de cela, je naissais dans un petit hôpital de la banlieue parisienne, dans une ville que je n’ai jamais connu. Commence alors ma vie tranquille sans grandes histoires. L’événement majeur de ma petite existence consistait d’ailleurs en mon déménagement du quartier centre de Bondy au quartier sud impliquant une décision cornélienne pour tout enfant de 10 ans : est-ce que je dois ou non changer d’école primaire et risquer ainsi de ne plus voir mes copines de crêpage de chignon !

Dix ans plus tard et toujours les mêmes copines au compteur un événement majeur (cette fois-ci) se produit bel et bien : dans une semaine, je quitte Bondy, sa gare, ses blédards hittistes (discipline consistant à tenir le mur adossé, de manière nonchalante, d’une seule jambe repliée à environs 15 degrés), sa boulangerie de la poste et ses pâtisseries à 1€ le mardi, ses arbres qui fleurissent comme ceux du Japon une fois le printemps venu (enfin quand nous avons un printemps); ses travaux partout qui n’en finissent pas et qui donnent une bonne raison aux gens de se plaindre sur le marché ; ses marchés presque tous les jours de la semaine ; son grec de l’autre côté du pont (le meilleur de la ville) ; son square qui m’a vu grandir au fil des années et que je boude depuis que je pense être devenue « grande » ; son Monoprix que je dévalisais tous les jours après les cours. Bref, je dois quitter ma ville, ma vie.

Rien de bien grave à l’horizon, juste la (vraie ?) vie qui commence et pourtant je n’arrête pas de pleurer dans l’avion qui m’amène de l’autre côté du monde, direction Hong Kong. Tout le monde me disait « mais tu verras, tu en reviendras changée, grandie ». À vrai dire, je m’en fichais un peu de changer, j’aimais bien ma vie. Cette tranquille zone de confort construite au fil de deux décennies que je m’apprêtais à jeter par mon hublot en une quinzaine d’heures de vol.

La sortie de l’avion a été violente. Le sens de l’expression « non, mais vraiment là, c’est du chinois pour moi » a soudainement pris tout son sens. Il y en avait partout. Les gens, les enseignes, les signaux, les paroles, tout m’était étranger et m’apparaissait comme un brouillard ‘imajo-auditif’ dans lequel j’étais plus qu’égarée. J’étais désespérément à la recherche d’un repère, quelque chose auquel je pouvais me raccrocher, mais mêmes les pavés des trottoirs n’avaient rien à voir avec tout ce que j’avais connu jusque-là.

Là bas, j’ai appris que voir le ciel en regardant l’horizon était un luxe. Là-bas, je n’en apercevais que des parcelles au milieu des buildings qui chatouillaient le ciel de jour, comme de nuit. Là bas, j’ai compris pourquoi la France est le pays de la gastronomie quand je voyais mes pairs asiatiques avaler leur déjeuner en 10 minutes chrono quand je n’en étais encore qu’à me plaindre de la chaleur. Là bas, j’ai appris à calmer ma chasse de la place assise dans le métro même si j’étais la dernière arrivée sur le quai puisque, là bas, je devais faire la queue pour entrer dans la rame. Là bas, j’ai appris que si je me croyais serviable je n’étais en fait qu’une débutante face à cette vendeuse qui, pour me vendre une paire de souliers, m’a chaussé comme si j’étais Cendrillon. Là bas, j’ai appris à me faire livrer mon menu filet-o-fish-frite-fanta quand la flemme de me déplacer me prenait. Là bas, j’ai appris à me déplacer portable et porte-feuille à la main parce que là bas, le vol, ils ne connaissent pas tellement.

Et puis … j’ai aussi appris le luxe que c’était de pouvoir dîner en famille, de se raconter sa journée sans que 7 heures de décalage ne viennent y mettre un sacré bordel, d’ensuite se disputer avec ses frères pour regarder Pékin express plutôt qu’un énième match de l’équipe de France.

Neuf mois après et surement une vingtaine de kilos de riz plus tard ce même avion me ramenait à ma « première » maison alors que j’en quittais une autre, qui m’avait vu renaître. En moi, tout avait changé, j’avais le monde devant moi et plus du tout la peur de l’affronter, par la fenêtre de la voiture j’ai soudain aperçu la gare : elle avait tellement changé, les travaux étaient presque terminés. Et en tournant dans ma rue, je les ai aussi vu les blédards, ils ont certes un an de plus, mais les murs de Bondy étaient toujours aussi bien tenus !

Jihed Ben Abdeslem

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