La loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, plus connue sous le nom de loi sur le voile intégral, est entrée en vigueur le 11 avril. Dorénavant, les femmes dont le visage est couvert ne sont plus autorisées à aller dans certains lieux publics tels les hôpitaux, aéroports, mairies, commerces et écoles. Elles pourront néanmoins se trouver aux abords de leur domicile, des lieux de culte et dans un véhicule privé, sans toutefois pouvoir en être la conductrice.

En cas de non-respect de la loi, seules la police et la gendarmerie pourront constater l’infraction et en dresser le procès-verbal car « la loi ne confère en aucun cas à un agent le pouvoir de contraindre une personne à se découvrir ou à sortir ». Le texte de loi prévoit une amende pouvant atteindre 150 euros et/ou un « stage de citoyenneté ». Dans les faits, il apparaît que cette loi est exclusivement destinée aux femmes musulmanes couvrant leur visage en portant un niqab. Combien de femmes cette loi concerne-t-elle en France ? Selon les chiffres du ministère de l’intérieur, il y aurait environ 2000 femmes intégralement voilées sur le territoire. Pourtant, au cours des six mois de travaux de la commission parlementaire, une seule femme voilée a été auditionnée.

Depuis plusieurs mois, une partie de la scène internationale a porté une attention particulière sur la France observant la manière avec laquelle elle pourrait réglementer le port du voile à l’aide d’une loi. Le programme At home in Europe de l’Open Society Foundations (OSF), de l’Américain George Soros, a réalisé une enquête de terrain et édité un rapport, publié le jour de l’entrée en vigueur de la loi. Au fil des entretiens de trente-deux femmes portant le niqab en France, des nuances se dessinent. « Sur un sujet aussi sensible, il était important de savoir qui étaient ces femmes qui ont décidé de porter le niqab », explique Nazia Hussain, directrice du programme At Home in Europe de l’OSF, ajoutant que « la loi s’est faite sans les voix des principales concernées ».

Sur les 32 femmes interrogées dans le cadre de ce programme, 31 sont arrivées au port du niqab sans obligation ni contrainte de la part de leur environnement familial. Elles parlent davantage de cheminement spirituel, de rapprochement de Dieu. Souvent, la famille n’a pas accepté ce choix, le considérant comme extrême, problématique et inutile ; c’est notamment le cas des plus jeunes. Certaines ont dû se battre pour imposer leur choix à leur famille ainsi qu’à leur mari.

Eliza a 31 ans et vit à Paris. Elle avoue avoir caché son voile à son père. « J’ai secrètement porté le voile pendant deux ans. Si mon père l’avait découvert, il m’aurait coupé la tête ! » Pour Safa, une parisienne de 20 ans, l’opposition de son père au port du niqab ne changera rien. « Jusqu’à présent, je porte le niqab sans que mon père ne le sache. Il m’a déjà vu voilée et n’était pas du tout content. Au début, ma mère était totalement contre. Elle pensait que c’était exagéré mais depuis que je lui ai expliqué les raisons pour lesquelles j’ai décidé de porter le niqab, tout se passe bien. »

Dans le rapport parlementaire, Siham Habchi, présidente de Ni putes ni soumises, affirme que le niqab en France est le résultat de l’instrumentalisation de l’islam par des groupes radicaux dont l’objectif est d’établir une domination de l’homme sur la femme. De l’échantillon étudié par l’Open Society Foundations, il ressort que, dans leur décision de porter le niqab, les femmes ont davantage été influencées par des ouvrages et des lectures de sites Internet que par la pression directe de prêches d’extrémistes à la mosquée – dont le rapport ne fait pas mention. Seule une personne du panel affirme appartenir à une organisation musulmane.

En revanche, il apparaît qu’un tiers des femmes s’est intéressé au niqab il y a deux années ; en avril 2009. A cette période, le débat sur l’islam occupe largement la scène politico-médiatique. Bouchra a 22 ans lorsqu’elle commence à s’intéresser de plus près à l’islam puis au voile intégral : « C’est tout ce débat sur le niqab qui m’a rendue curieuse. J’ai alors fait des recherches pour mieux comprendre. J’ai lu le Coran et acheté des livres. Finalement, je me suis dit que j’étais musulmane et que le minimum que je pouvais faire pour prendre part à la défense de ma religion était de porter le niqab. Avant, je disais que j’étais musulmane tout en portant des jeans et en ayant les cheveux libres mais en fait, j’étais comme eux. Si je voulais être une musulmane, je devais me battre pour mes sœurs, mes frères et pour la communauté. C’est comme ça que j’ai vu les choses au début. »

« Ces dernières années, les agressions verbales et physiques faites aux femmes voilées dans les espaces publics n’ont cessé d’augmenter. Cette nouvelle loi ne doit pas être une porte ouverte à un regain de violence et le législateur devrait sévèrement punir ce type d’actes », prévient Nazia Hussain.

Des regards insistants, de simples questions pour mieux comprendre leur décision. Parfois taxées de « Dark Vador, Fantomas, Batman » pour les qualificatifs les plus inoffensifs et souvent d’autres termes bien plus insultants. Des crachats, des tentatives d’arracher le voile et des menaces à l’arme blanche. Dans la rue, les femmes intégralement voilées font également face aux remarques de féministes et à celles de personnes qui aiment rappeler qu’« ici, on est en France ! ».

Jamila, 21 ans, raconte un trajet dans le métro parisien : « Une personne se tenant derrière moi s’adressait à moi : « Je ne comprends pas pourquoi vous faites ça ! Vous êtes effrayante ! Votre place n’est pas ici ! Retournez dans votre pays ! ». » « »Mais comment arrive-t-elle à voir ? » demande un adolescent à son père, rapporte Géraldine. Ces réactions ne sont pas méchantes, je poserais les mêmes questions à leur place. En revanche, ce n’est pas la même chose d’entendre constamment des « rentre chez toi » ! S’ils savaient que je suis née à Neuilly, que je vivais dans une maison et que me parents ont un certain statut social. Pour eux, nous sommes toutes des immigrées arabes vivant en HLM, incultes et sans diplôme. »

Xéna raconte son aventure avec une touriste dans le métro parisien. « J’attendais mon métro sur le quai. Une touriste décide de prendre une photo de moi avant de continuer son chemin. Je lui ai couru après car je voulais qu’elle supprime cette photo prise sans mon autorisation. C’est comme s’il n’y avait plus de respect, comme si nous n’étions plus des êtres humains. »

Dans les espaces publics, il n’y a pas que des personnes agressives et violentes. Les femmes interviewées parlent également d’échanges cordiaux avec des personnes désireuses d’en savoir plus sur leur décision de porter le niqab. Xéna explique être surprise lorsque des personnes viennent s’assoir près d’elle dans le métro. « Elles me disent que ce que je fais est beau et que je dois avoir mes propres raisons. C’est  le genre de personnes que l’on ne rencontre pas souvent. »

De nombreuses femmes du panel estiment que le débat sur le voile intégral n’était qu’un prétexte et que les musulmans ont été utilisés comme des boucs émissaires dans une France en pleine crise économique et sociale. Pour Aisha, les politiques ont voulu « masquer les grands problèmes de société avec un débat complètement absurde. Ils font peur aux Français afin qu’ils oublient leurs véritables problèmes ». Oméra partage le même point de vue. « Dès que le pays doit faire face à d’importants dossiers, on choisit une minorité que l’on jette en pâture aux citoyens pour qu’ils crachent dessus. Cela fait oublier les vraies préoccupations et tout le monde pense au niqab. »

« Je comprends ce sentiment de discrimination et d’islamophobie que peuvent ressentir ces musulmanes de France, explique Nazia Hussain. Ce dossier est très complexe mais ce qui est sûr, c’est que les femmes vêtues d’un niqab sont normales ; certaines travaillent, ont des enfants et ont fait des études. »

Si le niqab est rarement porté de manière continue, très peu de femmes pensent l’ôter définitivement avec l’entrée en vigueur de la loi. Les jeunes sont plus inflexibles que les autres. Certaines pensent même à quitter la France et à s’installer dans un pays musulman, l’Arabie Saoudite ou le pays d’origine de leurs parents. Pour d’autres, la solution extrême est de rester à la maison. Pour Iffat, la parade est toute trouvée. « Je porterai un masque chirurgical. Puisse Allah exaucer mon vœux de me marier bientôt afin que je puisse rester à la maison et ne plus avoir besoin de sortir. » « Qui m’oblige à rester à la maison ? Ce n’est pas mon mari. Je resterai chez moi car j’ai peur de la police, des 150€ d’amende et du stage obligatoire de citoyenneté », résume Maha.

« En interrogeant ces femmes, nous nous apercevons que les raisons avancées par ceux qui ont fait la loi n’ont pas de fondement. Je vois mal comment cette loi pourrait protéger les femmes, leur apporter plus de droits et de dignité, affirme Nazia Hussain. Elle est une barrière à l’intégration. Les femmes resteront davantage à leur domicile et verront leur liberté diminuer. Que dire de l’aspect sécuritaire invoqué dans le texte de loi ? Toutes les femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenues nous ont assuré qu’elles n’hésiteraient pas à présenter leur visage lorsque cela leur sera demandé ; seules trois d’entre elles ont dit préférer que le contrôle d’identité soit effectué par une femme. »

En avril 2010, Siham Habchi, de Ni putes ni soumises, se félicitait du projet de loi sur le voile intégral. « C’est la victoire des femmes, c’est le début d’une nouvelle page pour l’émancipation des femmes des quartiers populaires à qui on va proposer autre chose que l’enfermement ou la mort sociale », avait-elle déclaré à l’AFP. Sur le site de NPNS, une tribune publiée sur Rue89 deux jours avant l’entrée en vigueur de la loi. Dans ce texte sur la laïcité, les mots burqa ou niqab ne sont pas utilisés. « On ne rappellera jamais assez que la finalité de la laïcité ne consiste pas à empêcher des croyants de vivre leur foi mais au contraire à protéger son existence et son expression dans les limites de l’espace privé. Elle permet alors l’émergence dans le champ public de citoyen(nes) et non de Français d’origine musulmane. »

Mona Choule

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