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Un homme. On le connaît pas. Mais lui, il nous connaît. Il connaît nos noms. Il sait qu’on habite en banlieue : « Ah non, mais quelle chance ! La banlieue, c’est vraiment exceptionnel ! J’y ai tourné un clip publicitaire il y a quelques jours. Quelle solidarité entre voisins. Waouh ! » Une femme. On la connaît pas vraiment. Elle ne nous connaît pas vraiment non plus. On se présente. Elle habite pas loin, dans Paris, à quelques stations de métro de chez nous. On lui dit qu’on habite Saint-Ouen et La Courneuve : « Ah, pauvres garçons… Pas trop durs comme coins ? Parce qu’avec c’qui s’raconte à la télé, ça n’a pas l’air simple. Faut que vous réussissiez à sortir de là. »

Un homme, une femme, la banlieue et nous… Aucun n’a raison, parce qu’au fond, aucun ne la connaît si bien que ceux qui y vivent et la font. La banlieue et nous, c’est une longue histoire. L’un est y né, l’autre y est arrivé bébé. Depuis petits, on y est. Ça aurait pu être Paris, Marseille, un village du Vietnam, une cité d’Harlem, un immeuble bourgeois de Londres, une cabane en Mongolie, une maison délabrée à Rio de Janeiro ou ailleurs, mais c’est ici. Où il y a des tours malades et des ascenseurs fatigués, des parents souvent épuisés, des immigrés contraints de laver des bureaux à longueur de journées, où de jeunes bourgeois parisiens débarquent de plus en plus pour acheter un truc qui les fera planer.

On est né ici, on vit ici. Où il y a aussi des sourires et des rires, des mots du monde entier, des cultures qui s’entrechoquent, des échanges et mélanges, des gens qui s’aiment, des odeurs qui parfument les halls, des paroles, des rythmes, des sons, des voix, des parcs verts. Notre banlieue, depuis gamins, on commence à la connaître sur le bout des doigts. Ses coins et ses recoins. Ses habitants et ses jeunes errants.

Il y a cinq ans, on s’y attendait. A force d’errer, ils ont craqué. Beaucoup criaient de rage, quelques-uns criaient pour crier, pour s’amuser à brûler une bagnole ou une poubelle. Il y a cinq ans, ici, chez nous, c’était pas la guerre, c’était des gens, des humains, qui dégueulaient un désespoir. Qui crachaient la révolte et causaient « les émeutes ».

Notre banlieue, on la connaît. On la sent, on la vit. Et on a peur pour elle. Elle a tant cru aux paroles des politiques qu’elle n’a rien eu. Elle a tant voulu, qu’on ne lui a rien donné. Ou si peu. Elle en a tant vu prendre sa défense qu’elle s’est prise à espérer. Depuis, personne n’est vraiment venu, personne n’a vraiment osé, personne n’a vraiment aidé. Ceux qui ont voulu la transformer en campagnes fleuries et sécurisées n’ont fait qu’intensifier les tensions. Les voisins se parlent à peine, les familles ne se connaissent plus.

Notre banlieue, elle est suspendue à un fil. Et ce fil se tend. Il se tend tellement que bientôt, il va péter. Notre banlieue, elle risque encore d’exploser. Avec une force démultipliée.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

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