Après la visite du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb à Calais, la présidente de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) exprime au Bondy Blog sa vive « inquiétude sur la question du respect des droits fondamentaux des migrants ». Pour Christine Lazerges, la situation humanitaire que subissent les exilés à Calais est « honteuse » dans un pays comme la France.

Bondy Blog : Vous êtes la présidente de la CNCDH, une autorité administrative indépendante essentielle sur la question du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Quelle est la position de la CNCDH sur la situation des migrants à Calais ?

Christine Lazerges  : Je suis très claire : cette situation est catastrophique. Elle constitue une atteinte directe à la dignité humaine et un traitement inhumain et dégradant. C’est absolument contraire au respect des droits fondamentaux.

Bondy Blog : Vos mots sont à juste titre très forts…

Christine Lazerges : Oui, il faut qu’ils le soient. Il y a une vraie contradiction entre le discours d’Emmanuel Macron sur ce sujet et celui du ministre de l’Intérieur, notamment ses propos qu’il a tenus hier à Calais. Quand le président de la République dit, hier, à Bruxelles : « Nous devons accueillir des réfugiés car c’est notre tradition et notre honneur », la CNCDH ne peut que se souscrire. Mais quand Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur, déclare à Calais « aux associations, je leur dirai qu’il y a peut-être d’autres lieux que Calais où elles pourront déployer leur savoir-faire », nous sommes scandalisés, sauf à considérer qu’il n’y a plus d’égalité entre les êtres humains et que ces personnes ne méritent aucun secours.

Bondy Blog  : Gérard Collomb a également évoqué la « douceur légendaire » des migrants lors de ce même déplacement à Calais. Comment réagissez-vous ?

Christine Lazerges : C’est insultant ! Il ne faut ne jamais s’être occupé d’une famille de migrants pour pouvoir dire ce que le ministre a dit, ne jamais avoir compris ce que signifie de faire des milliers de kilomètres, de risquer la mort jour après jour, être dans une fragilité matérielle et psychologique immense. On peut dire que les passeurs sont des personnes contre lesquelles il faut lutter avec une extrême fermeté mais si la France est toujours un pays d’asile et si le droit d’asile est toujours respecté, alors nous le respecterons pour des migrants qui le méritent mille fois.

Bondy Blog  : Le rapport du défenseur des droits, Jacques Toubon, suite à la visite de ses services à Calais, est sans appel. Il parle de conditions de vie « inhumaines« , d' »atteintes aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité ». Vos deux institutions partagent donc le même constat ?

Christine Lazerges : Absolument, nous ne pouvons être que d’accord ! Nous sommes face à des traitements inhumains et dégradants. Et venant d’un pays comme la France, c’est honteux ! Nous avons pour notre part rendu le 18 mai un avis vif demandant la fin du délit de solidarité envers les migrants. Nous considérons que l’engagement envers les migrants est légitime au regard de la protection des droits fondamentaux.

Bondy Blog : À Calais, les distributions de repas sont limitées à deux heures dans la journée pour 600 migrants et sur un seul endroit ; il a fait une chaleur caniculaire ces derniers jours ; des bidons d’eau sont aspergés de gaz lacrymogène par la police ; des bénévoles rapportent également comment la police empêche des exilés de boire et de manger ; 9 d’entre eux ont saisi l’IGPN pour des cas supposés de violences à leur encontre. Le Défenseur des Droits parle de traque.

Christine Lazerges : Mais où sommes-nous ? Où sommes-nous ? C’est insupportable. Sous tous les gouvernements, il y a toujours eu un ministre de l’Intérieur avec un discours plus dur que les autres mais ce niveau de contradiction entre celui du président et celui de Gérard Collomb, je ne l’ai jamais rencontré. En termes d’éducation à la citoyenneté des jeunes, c’est hallucinant !

Bondy Blog :  Les associations et ONG sur le terrain à Calais ont fait un recours devant le tribunal administratif de Lille contre l’État, la mairie de Calais et le département pour réclamer que les droits fondamentaux des migrants soient respectés : dormir, manger, se laver.

Christine Lazerges  : Il faut dire que ce n’est pas la première fois que le Tribunal administratif de Lille est saisi. Il a déjà par injonction intimé l’ordre d’un certain nombre d’améliorations à Calais. Je crois en la cohérence de la jurisprudence. Mais ce serait la première décision rendue dans des conditions aussi inhumaines. Je ne nie pas que la question politique se pose. La question ici n’est pas de savoir si c’est politiquement pertinent de construire un accueil décent à Calais. La question est de savoir si, sur notre territoire, des personnes peuvent être maintenues dans des situations d’inhumanité.

Bondy Blog : Ce centre, les associations le réclament, cela fait d’ailleurs partie du contenu de leur recours devant le tribunal. Le Défenseur des Droits le demande aussi. Le ministre de l’Intérieur a d’ores et déjà affirmé hier qu’il n’y aurait pas de centre à Calais. Quelle est la position de la CNCDH ?

Christine Lazerges : Je pense qu’il faut d’abord donner au maire de Grande-Synthe, Damien Carême, les moyens de reconstruire son centre (le centre avait été ravagé par un incendie le 10 avril 2017 à la suite d’une rixe entre exilés, ndlr). Mais si j’étais ministre de l’Intérieur,  je ne déroberais pas à la mise en place d’un centre d’accueil d’urgence à Calais, que les personnes y passent le moins de temps possible avant d’être réorientés vers d’autres structures adaptées à leurs situations.

Bondy Blog : Les associations ont dit avoir été « déçues » et « démoralisées » de la rencontre avec le ministre de l’Intérieur ce vendredi 23 juin à Calais. Quel dialogue avez-vous avec lui sur ce sujet ?

Christine Lazerges : Dès sa nomination, j’ai écrit au ministre de l’Intérieur. J’attends désormais sa réponse, je suis dans l’attente d’un rendez-vous et j’espère l’obtenir vite. Ce qui est sûr c’est qu’avec le précédent ministre Bernard Cazeneuve, qu’il s’agisse du ministre lui-même ou de ses conseillers, nous avions un dialogue très régulier. Je pense qu’il est indispensable de le continuer. Si le ministre de l’Intérieur actuel se soustrait de ce dialogue nécessaire avec nous, les acteurs du dossier, les associations, les ONG, ce n’est pas possible. Il ne peut pas ignorer qu’il existe dans ce pays des institutions et des structures dont la mission est la défense des libertés et des droits fondamentaux des migrants.

Bondy Blog : Est-ce la première fois que vous avez des mots aussi forts concernant l’attitude d’un gouvernement vis-à-vis des exilés ?

Christine Lazerges  : Nous avons déjà eu des mots forts en juin 2015 et juillet 2016 quand nous sommes allés à Calais et à Grande-Synthe et que nous avions rendu deux avis et rendu compte de conditions de vie indignes. Nous avons été en étroite relation avec Bernard Cazeneuve à cette époque. Avec d’autres, nous l’avions par exemple convaincu que nous avions besoin du camp de Grande-Synthe. Au départ, il ne le voulait pas. Il a ensuite accepté d’en financer le fonctionnement. Sous le précédent ministère, il n’y avait jamais eu à ma connaissance d’action policière entravant l’action des associations et leur rôle humanitaire. Les pouvoirs publics ne savent pas faire sans les associations et tous ces acteurs. Quand les CAO (Centres d’accueil et d’orientation) ont été montés, ils l’ont été avec les associations.

Bondy Blog : Il apparaît qu’Emmanuel Macron opte pour une politique sécuritaire sur la question des exilés. Nous en avons eu encore la preuve avec l’annonce de l’envoi de trois nouvelles compagnies de forces mobiles supplémentaires. Cette politique est-elle tenable ?

Christine Lazerges :  Nous avons aussi ce sentiment-là à la CNCDH. Le problème c’est que ce n’est pas du tout ce qu’il avait annoncé lorsqu’il était candidat, ni ce qu’il a écrit dans son ouvrage La Révolution quand il a abordé la question des migrants. La stupéfaction est donc grande. Il va falloir que le gouvernement clarifie sa position car celle-ci est incompatible avec les valeurs que défend le président.

Bondy Blog :  Le Défenseur des Droits parle de « déni d’existence des exilés » par les pouvoirs publics. En d’autres termes, le gouvernement souhaite que les migrants soient le moins visible possible. Quel est votre avis ?

Christine Lazerges : C’est vrai et je dirai aussi un déni d’humanité à l’égard des migrants. Mais ce déni d’existence est complètement irréaliste. D’abord, il est contradictoire de rendre les migrants invisibles avec des dispositifs policiers si visibles ! Il y a surtout trop d’institutions, d’associations, de personnes, de défenseurs des droits de l’homme, d’engagement au quotidien qu’il sera impossible de rendre ces exilés invisibles. Si le combat du ministre de l’Intérieur est celui-là, il est perdu d’avance !

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM

Articles liés

  • La solidarité sur tous les champs à Villetaneuse

    #BestofBB À Villetaneuse, les générations se mêlent autour des potagers solidaires et du cinéma. L'association l'Autre champ et le collectif du Ver Galant organisent des distributions de fruits et légumes, des ateliers jardinages, des séances de cinéma pour faire éclore le lien social dans cette période de pandémie. Reportage.

    Par Eva Fontenelle
    Le 27/07/2021
  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021