Omar Raddad, modeste jardinier marocain installé en France depuis 1985, est reconnu coupable en 1994 par la Cour d’assises des Alpes-Maritimes d’avoir assassiné sa patronne, Ghislaine Marchal, une veuve fortunée dont la famille comporte des notables de la vie politique et judiciaire. Son beau-frère, Bernard de Bigault du Granrut est bâtonnier et ancien délégué interministériel aux professions libérales auprès des Premiers ministres Chirac et Rocard.

Il choisit entre autres le célèbre avocat droit de l’hommiste Maître Henri Leclerc pour représenter les parties civiles. Omar Raddad, défendu notamment par le non moins célèbre mais controversé Jacques Vergès est condamné à 18 ans de réclusion criminelle. Au yeux de la justice, il demeure toujours coupable puisqu’en 2002, la chambre criminelle de la Cour de cassation qui examinait la requête en révision d’Omar Raddad la lui refuse. Il n’y aura pas de second procès devant une nouvelle cour d’assises.

Omar m’a tuer, réalisé par l’acteur Roschdy Zem, ravive la mémoire collective et nous renvoie en pleine face cette affaire criminelle ultra médiatisée des années 90 et dont tout porte à croire, dans ce film en tous cas, qu’elle se double d’une erreur judiciaire. Car de nombreux éléments très troublants mis sous les projecteurs de Roschdy Zem laissent à penser qu’Omar Raddad n’a pas commis le meurtre dont l’accusent pourtant les célèbres lettres de sang retrouvées sur la porte de la scène du crime : « Omar m’a tuer » et « Omar m’a t ».

Pour co-scénariser son second film, le réalisateur a librement adapté deux livres écrits sur l’affaire : Pourquoi moi ?, le témoignage d’Omar Raddad, et Omar : la construction d’un coupable, de Jean-Marie Rouart, le romancier devenu académicien et qui a inspiré le personnage de Pierre-Emmanuel Vaugrenard interprété par Denis Podalydès. Autre personnage clé du film avec Omar, Vaugrenard va mener sa propre investigation et apporter une touche de légèreté par le côté parfois comique des situations ou des dialogues où est impliqué cet Hercule Poirot littéraire, échappé pour les besoins de l’enquête, de sa chic Rive gauche parisienne.

Car de légèreté dans l’interprétation, il n’en est rien pour Sami Bouajila, bluffant dans le rôle du jardinier. Roschdy Zem, tel de la glaise, a modelé un Omar Raddad plus vrai que nature dont on va ressentir toute la souffrance liée à l’enfermement de sept années de réclusion. Incrédulité, abattement, dépression, grève de la faim, tentative de suicide, Sami Bouajila incarne littéralement à l’écran la douleur du condamné.

Douleur physique mais surtout morale : celle de ne pas voir ses enfants grandir ou encore celle de son illettrisme. Ne pas savoir lire et écrire et parler français pour pouvoir se défendre personnellement face à tous ceux qui l’accablent. L’acteur isérois d’origine tunisienne porte le film à bout de bras et de souffle.

Et outre l’interprétation magistrale de Sami Bouajila, le film vaut pour l’interrogatoire qu’il provoque : si Omar Raddad n’a pas tué Ghislaine Marchal, qui est son assassin ? Pourquoi aucune empreinte digitale n’a été relevée sur les lieux du crime, fait unique dans une affaire de meurtre ? Pourquoi l’amant de la femme de ménage, un personnage connu sous le sobriquet de « Pierrot le Fou », condamné pour meurtre par la cour d’assises de Paris en 1983 n’a jamais intéressé les enquêteurs ?

Pourquoi n’ont-ils jamais fait d’investigations dans le milieu proche de la victime (héritiers potentiels, famille proche, milieu des affaires) ? Pourquoi dans un premier temps, les trois médecins légistes ont daté le décès au lundi 24 juin 1991 avant d’invoquer, tous les trois, une erreur de frappe dans leur rapport, et, retenir la date du 23 juin 1991 (car il avait été établi qu’Omar Raddad était à Toulon, le lundi 24) ?

Et, surtout, pourquoi le corps de Madame Marchal a-t-il été incinéré après l’autopsie, rendant impossible toute investigation ultérieure, fait également unique dans les annales judiciaires ? La liste des questions que soulève le film de Roschdy Zem n’est pas exhaustive et laisse interdit sur la façon dont a été menée l’enquête…

Reste l’ADN. Il permettra peut-être un jour à Omar Raddad d’obtenir une révision de son procès. En 2001, il est prouvé que l’ADN masculin retrouvé sur la porte de la chaufferie où s’est déroulé le drame n’est pas celui du condamné. Le 9 mai dernier le parquet de Grasse a demandé à un expert d’établir un profil génétique à partir des traces d’ADN retrouvées 20 ans auparavant…

Omar Raddad est libre depuis 1998 par la grâce présidentielle de Jacques Chirac mais n’abandonne pas le combat pour une réhabilitation contre la condamnation qui a bouleversé sa vie et celle de ses proches à tout jamais. Lors de l’examen de la requête en révision, le film le fait s’adresser à l’un des prestigieux avocats de la famille de la victime, Maître Georges Kiejman. Omar Raddad lui assène dans la langue française qu’il a apprise en prison : « On a dit que celui qui a fait ça devait être très fort. Oui, il est très fort. Il a tué Madame Marchal et il m’a aussi tué moi… »

Sandrine Dionys

De son arrestation jusqu’à la grâce présidentiel, le rôle principal est admirablement interprété par Sami Bouajila. L’acteur a réussi a rentrer dans le personnage d’Omar, très calme, sérieux, avec un regard marquant. Le film montre le point de vue d’Omar lors des toutes ces années de calvaire.

Dans une des premières scènes, lorsque les gendarmes viennent chercher Omar, on comprend qu’ils veulent un coupable à tout prix. Omar Raddad, qui s’exprime difficilement en français et peine à se défendre, est le coupable idéal. Les investigations comportent de nombreuses zones d’ombre sur la culpabilité d’Omar, de même que l’instruction du dossier à l’instar de cette improbable faute de frappe autour de la date du décès. Cette faute qui change tout, puisque qu’à un jour près Omar avait un alibi.

Sami Bouajila a opéré une transformation extraordinaire, on plonge dans le personnage, dans son visage, sa façon de bouger, de s’exprimer. Les allusions racistes, sur le fait d’égorger le mouton, ou les réflexions sur son illettrisme ne le perturbe pas d’un millimètre, même lorsque le verdict tombe : 18 ans de prison ferme. D’ailleurs, Omar répète que cela peut arriver à tout le monde et ne croit pas à la thèse raciste.

Le film ne prend pas réellement parti pour l’innocence d’Omar Raddad, mais on voit son parcours à travers ses yeux et le doute sur sa culpabilité fini par être trop grand. Et, dans l’ensemble, les personnes restées après la séance n’avaient aucun doute sur son innocence.

Après le film, un petit débat était organisé, les jeunes ont donné leurs avis sur une affaire qu’ils ne connaissaient pas dans le détail, mais dont ils avaient tous entendu parler. Un avocat et des représentants d’associations étaient présents pour cadrer le débat.

Pour Fabrice, le combat d’Omar « est aujourd’hui pour la réhabilitation que la justice refuse de lui donner, d’ailleurs le juge de l’époque a été démis de ses fonctions pour faux et usage de faux, en plus on voit qu’il avait des propos racistes ». Aminata s’est quant à elle reconnue dans le personnage d’Omar, « en tant que fille d’immigrés, je pense que cela aurait pu arriver à n’importe qui d’entre nous, c’est une question de pouvoir aussi, Omar est un pauvre jardinier ».

Amine Benmouhoud

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