Musulmans, banlieusards, parfois les deux, ils sont tout aussi effrayés par d’éventuels attentats. Seulement, depuis vendredi, ils sont également angoissés par les regards, lourds de sens, qu’on leur jette au quotidien.

C’est une partie de poker menteur où les seuls soupçonnés de bluffer n’ont pas demandé à jouer. Tous suspects et véreux. C’est l’étrange perspective qui hante l’esprit de millions de cerveaux. Par pudeur, on n’en parle pas ou peu. Ou en famille, « entre nous ». De peur d’être accusé de victimisation mal placée. Parce que ce n’est pas le moment. Et pourtant.

Ce lundi matin d’après attentat, l’atmosphère est lourde dans le RER. Sur le chemin du travail ou de la fac, les regards sont chargés. «Demain, tout le monde va me dévisager ». C’est ce que s’est dit Asma, la veille. Ça n’a pas loupé. « L’émotion a vite laissé la place à la demande de justification de la part de gens « comme nous. » Nous, ce sont les gueules de métèque. Les autres.

« Tu exagères. » C’est ce qu’un camarade lui avait dit après les attentats du 7 janvier dernier dans un débat en séance de TD de sociologie politique à la fac. « Pourtant, dans la rue, j’avais été prise à partie par une dame qui m’avait demandé comment j’osais encore me pavaner comme ça, que c’était une honte. » En fait, Asma est voilée. Ce n’est pas une « musulmane d’apparence ». Son habit à elle fait le moine.

Avec beaucoup de recul, Abdel et Djibril, plaisantent sur le sujet. Sur son téléphone, Djibril montre les dernières captures d’écran que lui et ses potes s’envoient par SMS. À peine le temps de digérer que déjà, récupérateurs politiques de tous bords et identitaires se sont défoulés sur les réseaux sociaux vendredi soir, alors même que les attentats étaient encore en cours et qu’aucun nom ou profil de suspect n’avait encore filtré.

« Mosquéïsation », « islamo-racailles ». Les néologismes et la dialectique post-attentat ne se sont pas fait attendre « Normal. On a désormais appris à faire avec. On compose avec les trolls sur Twitter » explique Abdel. « Après, c’est vrai que quand tu vois des appels au meurtre à ‘’tuer du bicot adepte de la prière le fion en l’air’’, tu te demandes si des barjots ne vont pas passer à l’acte » poursuit Djibril.

Même si peu ou pas médiatisés, les agressions de ce type existent. En juin 2013, une jeune femme musulmane de 21 ans, enceinte, avait été tabassée à Argenteuil. Elle a perdu son bébé. Aux lendemains des attentats de Charlie, les actes islamophobes – ce gros mot – ont augmenté de 77%, en comparaison à la même période pour l’année 2014. Ce dimanche 15 novembre à Pontivy, lors d’une manifestation « anti-étrangers », les participants se sont littéralement défoulés sur un passant d’origine maghrébine. D’autres ont frappé des jeunes de 16-17 ans et les ont coursés. La nuit dernière à Cambrai, un homme d’origine turque s’est fait tirer dessus par un individu qui arborait le drapeau français à bord d’une voiture.

Maccarthysme à la française ?

Le devoir de se justifier guette les Asma, Abdel et autre Djibril. La société est dans l’expectative. Une pierre de touche cherchant à discerner le « nous » du « contre nous ». On veut à tout prix faire suer le burnous sur fond de deuil national. Ce weekend, Asma l’a passé à discuter sur Facebook avec un groupe d’amis. Ils se sont dit que ça aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre eux. Les langues se sont déliées. Une personne qu’elle a connue, fréquentée pendant ses années-lycées lui a dégainé un « on chie pas où on mange. D’ailleurs Asma, je m’étonnes que tu n’affiches pas le drapeau tricolore en photo de profil… ». Elle a eu envie de lui répondre qu’elle s’étonnait de ne voir personne afficher le drapeau libanais en signe de deuil pour le double attentat qui a frappé Beyrouth un jour avant ceux de Paris, « mais j’ai préféré me taire. » Un dialogue de sourd à couteaux tirés.

Ces derniers mois, on a beaucoup insisté sur le « oui, mais » des « pas Charlie ». Aujourd’hui, le « oui, mais » des « le terrorisme n’est pas l’Islam » atteint son apogée. Le disque est rayé. « C’est terrible. Ai-je besoin de dire plus fort que les autres, de prouver que je suis autant abasourdie par les attentats de Paris ? Ça aurait pu m’arriver à moi , à mon petit frère au Stade de France, à mon oncle serveur dans un bar. J’étudie à Paris, je prends le métro comme tout le monde. Qui me dit que je suis à l’abri d’une attaque terroriste ? » interroge Asma, déroutée.

Comme tout le monde, ils sont restés branchés sur les chaines d’information en continu ces derniers jours. Les rapprochements douteux entre les attentats de Paris et la banlieue d’abord, les migrants ensuite, dans le discours politique ambiant, a eu raison de leur perspective d’avenir. « Je comprends qu’avec l’horreur qui a eu lieu, on pense au tout sécuritaire. De là à sous-entendre la nécessité d’un Guantanamo à la française, avec toutes les failles et les erreurs que ça implique, on se dit qu’on n’est pas à l’abri d’une chasse aux sorcières ». Le sentiment d’être entre le marteau et l’enclume, d’être exclu de fait de la communauté nationale, de devenir encore davantage de vulgaires objet d’études et de curiosité. Pensif, Abdel lâche : « on a doublement peur : peur d’être pris pour un élément perturbateur, et peur de mourir dans un prochain attentat. »

Dans ce contexte post-attentat de suspicion généralisée, d’état d’urgence, où les méchants d’hier deviennent les alliés d’aujourd’hui, le tropisme semble en bonne marche. Dans sa posture de chef d’un État fragillisé, François Hollande souhaite modifier la Constitution en reprenant des idées longtemps agitées par la droite. En reprenant la proposition de pouvoir déchoir de leur nationalité française les binationaux, à peine en filigrane, le viseur catégorise déjà les potentiels suspects. Tandis que d’autres mesures prises par le gouvernement passent, elles, inaperçues : dans un arrêté du 14 novembre 2015, le gouvernement anticipe une attaque terroriste aux armes chimiques en amont de la tenue de la Cop21 autorisant l’utilisation d’un antidote, le sulfate d’atropine. Les dés sont jetés. La partie ne fait que continuer. Mais pour combien de temps ?

Hanane Kaddour

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