Kelly était au Bataclan le 13 novembre dernier. Un mois après les attentats qui ont touché Paris et Saint-Denis, elle raconte comment elle a vécu sa soirée, puis son retour à la réalité. 

« Le vendredi 13 novembre au soir, j’étais au concert des Eagles of Death Metal pour mon travail puisque je suis journaliste pour RockUrLife, un webzine musical. J’y allais donc pour faire un article d’ambiance. Le concert a très bien commencé, l’ambiance était superbe. C’est un groupe assez déjanté, autant dire qu’on rigolait bien. J’étais assise au balcon. Le groupe jouait depuis environ trente minutes (ou une heure, difficile à dire, je n’étais pas collée sur ma montre) quand tout d’un coup j’ai entendu des bruits sourds venir d’en bas. On aurait dit des pétards. J’ai d’abord cru que c’était ça, une animation faisant partie du spectacle, de la pyrotechnie peut-être. Moi et les gens autour, nous avons bien mis cinq secondes à réaliser que quelque chose n’allait pas. Il y a eu un mouvement de foule en bas, les gens ont commencé à crier, la musique s’est arrêtée. J’ai aperçu un homme avec une mitrailleuse qui tirait sur la fosse, et je me suis jetée au sol. Beaucoup de gens ont eu ce réflexe très vite. 

Ensuite, on a vu une porte qui s’était ouverte sur le côté. On a rampé jusqu’à celle-ci pour arriver dans l’escalier qui mène aux loges. On descendait en direction de la sortie, mais l’agitation se rapprochait. Je suis rentrée dans une loge avec environ 25-30 personnes. On a fermé la porte mais le verrou ne fonctionnait pas, donc on a barricadé avec des meubles trouvés sur place: un canapé, un fauteuil, un frigo. 

Quelqu’un a essayé de forcer la porte plusieurs fois. On ne sait pas si c’était des gens qui cherchaient la sortie ou les terroristes eux-mêmes. Dans le doute, on a maintenu la porte fermée en poussant à plusieurs, et ça a tenu. On a éteint la lumière, on s’est couché par terre en on a essayé de ne pas faire de bruit. On est resté dans cette pièce pendant environ deux heures je dirais. On ne savait pas si les terroristes étaient au courant qu’on était caché là. Une jeune femme a réussi à joindre la police qui nous a dit de ne pas bouger, de rester dans le noir sans bruit. On ne voyait donc rien de là où on était, mais on entendait plus ou moins ce qu’il se passait, les otages étaient dans la pièce d’à côté. 

Ça alternait entre périodes calmes, silencieuses et périodes plus agitées avec coups de feu et/ou cris des terroristes et otages. Au bout d’un moment, un otage a été envoyé faire l’intermédiaire entre eux et la police. On l’entendait dire « n’avancez pas, sinon ils vont tous nous tuer, ils ont des ceintures d’explosifs ». Nous, on ne bougeait pas, il fallait garder notre sang froid tant que possible. La situation a été compliquée parce qu’il faisait très chaud et qu’on manquait d’oxygène. Des gens commençaient à s’évanouir. On a réussi à ouvrir la fenêtre sans que ça ne soit trop visible, heureusement. 

Finalement l’assaut final a été lancé, on a entendu des béliers, des pas, un « ne tirez pas, je suis un otage », beaucoup de coups de feu et des explosions plus grosses. La police est venue nous chercher, ils ont dû nous confirmer depuis l’extérieur que c’était bien eux derrière la porte. Nous n’avions aucune certitude de notre côté. Ils nous ont accompagnés dehors. On était dans les derniers à sortir. Là je me sens soulagée. Je ne suis ni morte ni blessée et mes proches non plus. Ça paraît bête d’être heureux dans ce genre de moment, mais si, je suis vraiment heureuse d’en être sortie ».

Kelly, le 14 novembre 2015. 

« Aujourd’hui, je me sens bien. Ça peut sembler étrange, mais pourtant ça va, vraiment. J’ai des amis qui n’y étaient pas et qui, pourtant, sont encore très perturbés, alors que moi non. Certains me disent « appelle le soutien psychologique, je te jure, il faut que tu en parles, tu en as besoin etc ». Mais non, je n’en ressens pas le besoin. Peut être parce que j’ai témoigné partout. Les gens ne me croient pas quand je leur fais part de mon état. Certains pensent que le choc va arriver plus tard, d’autres que je n’ai pas réalisé. 

Sauf que si, je sais très bien ce qu’il s’est passé. J’ai vu la mort arriver, et je ne risque pas de l’oublier. Mais le choc, c’était sur place. Une fois sortie, la joie d’être ni morte ni blessée est tellement grande que c’est finalement ça qui a pris le dessus. 

Je dors la nuit, je suis sortie dehors, j’ai pris le métro… La vie normale. Je reste triste par rapport à ceux qui y sont restés, évidemment, mais je l’aurais été aussi sans être moi-même dans le Bataclan. J’ai voulu reprendre le boulot le plus vite possible, et en tant que journaliste musicale, ça impliquait d’aller à des concerts. Tous ceux auxquels je devais me rendre ont été annulés malheureusement.

Du coup je m’occupe de retranscrire mes interviews, de faire des corrections.

S’ils sont maintenus, mes prochains concerts seront début décembre, j’espère. Sur RockUrLife, on a repris les publications dès la fin du deuil national. Le fonctionnement est un peu chamboulé avec toutes ces annulations, mais on se débrouille. On fait partie des gens qui font vivre la musique, alors pas question d’arrêter. Je comprends très bien ceux qui ne sont pas prêts à reprendre, mais j’en suis capable, alors je le fais ».

Kelly, le 22 novembre 2015

Un mois après les attentats, Kelly a repris le travail. Tant que les terrasses sont chauffées, elle n’hésite pas à s’y installer pour boire un verre avec ses amis. Ce n’est pas pour autant qu’elle a utilisé le hashtag « #JeSuisEnTerrasse ». Ni qu’elle se soit sentie totalement convaincue par le concept de « Génération Bataclan ». Elle explique : « Si cette appellation a pour objectif de rassembler les gens qui font la fête, qui boivent des coups, alors je prends. Le seul truc qui me dérange c’est qu’il n’y a pas que la Génération Bataclan ».

Ce dimanche 13  novembre, Kelly ne pense pas plus à cette soirée tragique que les autres jours. Il faut dire qu’il y a autre chose qui lui occupe l’esprit : « faire barrage au Front National », entre autre.

Propos reccueillis par Sarah Ichou

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