Au marché de Neuilly-sur-Seine, le kilo de citrons de Nice est à 6,80 euros. Pas donné, mais ici le prix importance peu, la qualité prime. Nous sommes le 21 janvier 2014 ,il est 8 heures. Le jour se lève dans un froid presque polaire. Les commerçants déchargent leurs marchandises, le marché vient d’ouvrir.

« Tout a changé mon ami, tout » résume de façon lapidaire un vendeur d’accessoires de mode. Si un marché est synonyme de convivialité et de sérénité, celui qui ouvre en ce mercredi de janvier n’en a pas les fondements. La foule se fait rare, les allées sont sans encombre, les bruits sont silencieux. De nombreuses lampes éclairent les lieux en attendant le soleil. Les commerçants se préparent à accueillir leurs clients sur cette place du marché, comme ils le font tous les mercredis, vendredis et dimanches matins. La place est occupée par des poissonniers, bijoutiers, fromagers, vendeurs de vêtements, de fruits ou encore de porcelaines. Ils sont organisés, pressés, mais pas stressés.

Une bijoutière matinale m’explique qu’il est habituel de ne pas voir grand monde à cette heure-là. En semaine la clientèle très fidèle est composée de cadres qui sortent du bureau vers midi. La « ménagère », cible principale du marché, arrive généralement un peu plus tôt. Les produits sont pensés pour elle. L’un des stands phares du marché, « Neuilly Cashmere » n’est pas présent ce matin.

Au moment même des attentats de Charlie Hebdo, le marché avait lieu, les clients commentaient les rebondissements de l’affaire avec les commerçants. Aujourd’hui, une baisse de fréquentation du marché est indubitable. Le vendeur de porcelaine note même que son chiffre d’affaire est très bas depuis le 7 janvier.

« Lors d’événements comme celui-ci, les gens se referment comme des huîtres », explique la vendeuse du kiosque à journaux se situant à l’extrémité du marché. Les rares riverains présents n’ont plus le sourire, ils se renferment. « Ils prennent Charlie et s’en vont. Ils parlent des impôts trop chers, des galères, du chaud, du froid, des voleurs. C’est la merde depuis toujours », déplore-t-elle. Sur place personne ne parle des attentats. On parle du festival de Cannes, des produits à vendre, on passe des commandes. Seule la voix du présentateur de Chérie FM qui résonne au stand des fruits apporte une chaleur humaine. Les quelques clients vont à l’essentiel, ils prennent ce qu’ils ont à prendre et rentrent.

Mais les vendeurs restent optimistes. « Les gens ne se barricadent pas avec un stock de sucre, la vie reprend toujours ses droits » confie la bijoutière. Un vendeur d’origine africaine dit poliment bonjour. Pour lui peu de choses ont changé : « Les gens plaisantent. Ils me demandent si j’ai des cousins, à cause « du Noir » qui a fait ça. Sinon ça n’a pas changé… Ils plaisantent ».

10872905_10206254430627679_1338771303279748269_oLes commerçants s’accordent à parler d’un sentiment d’insécurité exprimé par les badauds. Je comprends par la suite que ce sentiment d’insécurité est rejoint par la peur de l’autre. D’un coup je n’étais plus un « on » impersonnel qui rédige un article, mais un jeune africain barbu qui « inquiète les clients ». En effet, en me dirigeant vers une femme d’une cinquantaine d’années j’ai fait face à un regard plein d’appréhension, d’affolement en réalité. Une boulangère d’origine maghrébine et un poissonnier me prennent à partie. « Je suis un étudiant qui rédige un article, je voulais juste poser une question… Demander si quelque chose avait changé… » tentais-je de me justifier.

La boulangère me dit « voilà ce qui a changé, maintenant tu fais peur. Tu es Congolais ? Ah non ? Mais tu es musulman pas vrai ? » S’en est suivi une joute verbale entre les deux amis sur un ton taquin, plein de bienveillance. Ils m’expliquent et s’expliquent. « Tu n’aurais pas dû venir avec les mains dans les poches, porter une barbe aujourd’hui ça fait peur. Mais bon ça se voit que tu es un étudiant, t’es bien habillé, tu as un côté Harlem Désir ». En un instant je devenais le représentant de SOS Racisme au marché de Neuilly-sur-Seine. La boulangère m’a ensuite proposé de la suivre pour me présenter à « une amie de confession juive qui a peur des noirs ». L’homme m’avertit, tout sourire, qu’en la suivant c’est « direction le Yémen ». La boulangère s’amusa de la réaction de son amie commerçante. Celle-ci résuma avant de m’abandonner sur la rue : « Rien n’a changé, il fait juste plus froid ».

Ils me prenaient pour un Congolais. Je suis en réalité un français d’origine guinéenne vivant à Neuilly-sur-Seine. Ce marché est celui de ma ville. Cette dame effrayée ne vivait peut-être pas loin de chez moi. Je me sentais étranger dans la ville où je suis né. Comment pourrais-je me justifier ? Comment leur faire comprendre que je suis Oumar Diawara, pas Harlem Désir ? Que je me sens Charlie, pas Coulibaly ?

Oumar Diawara

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