Cordon, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), est un « paradis social », d’après les premiers concernés, ses habitants. Du haut de la tour du 5 allée Taupin, tout Paris s’affiche, de sa Tour Eiffel à son Sacré Cœur. 16 familles vivent dans cet immeuble situé à seulement quelques pas du métro et du centre-ville. Pourtant, ce bout de « paradis social » doit être démoli.

En Seine-Saint-Denis, les projets « Anru » (Agence de rénovation urbaine) se multiplient et portent souvent leur lot de mécontentements. À Saint-Ouen, qui accueillera lors des Jeux Olympiques le « village des athlètes », les grues s’attèlent à rénover plusieurs quartiers populaires. À Cordon-La Motte Taupin, le quartier situé près de l’hôtel de ville, la destruction de la tour fait polémique.

« Quand j’ai appris que la mairie allait démolir l’immeuble, les bras m’en sont tombés », se remémore Djaouiba Mazef, habitante du 5 allée Taupin et présidente de l’association des locataires. De décembre 2020 à la fin de l’année 2021, la mairie multiplie les réunions d’information sur le projet Anru qui concerne 246 logements de la cité Cordon. Mais d’après les témoignages recueillis et les documents que nous avons pu consulter, la démolition de la tour 5 ne figurait pas dans le projet d’origine.

Il n’y a jamais eu de concertation sur le cas du 5 allée Taupin

« Dans la première version de la convention Anru, l’immeuble était présenté comme un ‘volume de qualité’ », détaille Me Axel Bertrand, avocat spécialisé en urbanisme. « Il n’y a jamais eu de concertation sur le cas du 5 allée Taupin », assure-t-il. Me Bertrand, qui représente l’association UNLI Cordon-Taupin-La Motte, a présenté devant le tribunal administratif un référé en suspension, pour empêcher la démolition prochaine de l’immeuble. Le juge a rejeté cette demande en mai dernier, mais le tribunal administratif devra juger le fond de l’affaire dans le cadre d’un recours en contentieux prévu dans plusieurs mois.

Annoncée fin 2021, la démolition du 5 allée Taupin ne figurait pas dans le projet Anru présentée en décembre 2020.

Une démolition préconisée par la police

Au sein du quartier Cordon, la tour 5 ne passe pas inaperçue. Plus petite, mais également plus récente, l’immeuble ne porte pas encore les stigmates des grands ensembles laissés à l’abandon. « Les logements sont bien agencés et avec la vue sur la Tour Eiffel, c’est vraiment le summum », ajoute Djaouiba Mazef, qui fait part de son « incompréhension » quant à sa démolition prochaine.

« La présence du trafic sur ce site a été soulignée lors du diagnostic de sécurité », explique la mairie de Saint-Ouen. La démolition du 5 allée Paul Taupin « repose essentiellement sur des prescriptions de sécurité émises par les services de police », admet la municipalité.

Cette « immixtion policière » est de plus en plus fréquente. D’après un article du magazine Challenges, à Saint-Ouen, aucun permis de construire de plus de 70.000 m² ne passe sans l’accord de la Direction Territoriale de la Sécurité de Proximité de Seine-Saint-Denis qui dépend de la préfecture de police. Avec ses trois hectares, le quartier Cordon-La Motte-Taupin ne semble pas faire exception.

Les policiers, on les voit tout le temps. Je ne vois pas en quoi notre immeuble dérange

L’explication de la mairie continue d’étonner les habitants de l’immeuble. « Les policiers, on les voit tout le temps. Je ne vois pas en quoi notre immeuble dérange », assure Djaouiba Mazef. « Il y a quelques mois, des dealers s’étaient installés dans le hall. Des habitants leur ont dit de partir. Ils n’ont plus jamais remis un pied dans notre hall », confie une seconde habitante qui a souhaité rester anonyme.

La course contre-la-montre pour les relogements

« C’est un prétexte », proteste Djaouiba Mazef. Comme les autres habitants, cette fonctionnaire de 50 ans doit déménager avant février 2024. Elle espère, d’ici là, que le tribunal administratif fixe une date pour examiner l’affaire.

Sur le sol, des classeurs rouges s’entassent. Djaouiba s’excuse du bazar. Depuis l’annonce de la démolition du 5 allée Taupin, elle s’est plongée dans les méandres administratifs de l’Anru. « J’ai pris cet appartement car mes parents vivent sur le même palier. Avec une mère qui ne sait pas lire le français, c’est plus simple pour le quotidien », décrit-elle. « Si je déménage, ma famille sera perdante sur toute la ligne. Je ne lâcherai que lorsque je n’aurai plus le choix », promet-elle.

Pétition, cagnotte en ligne et action en justice : Djaouiba Mazef tente d’éviter la destruction de sa tour.

Djaouiba se bat pour tout l’immeuble

« Djaouiba se bat pour tout l’immeuble », encense une habitante, quelques étages en dessous. « Dans la tour, tout le monde râle, mais beaucoup ne veulent pas se mouiller, par peur du maire ou d’être mal relogés », imagine-t-elle.

Promesse a été faite aux habitants qu’ils seraient relogés dans des appartements similaires : le même loyer pour la même surface. Les relogements sont gérés par la MOUS (Maîtrises D’œuvre Urbaine et Sociale), un dispositif mis en place pour l’occasion. « J’ai reçu un appel, mais on m’a proposé un logement plus cher et plus loin », explique une habitante qui a refusé illico. D’après plusieurs habitants, aucun déménagement n’aurait été effectué pour le moment. Contactée, la mairie insiste : « Tous les logements sociaux détruits, sont reconstruits. Aucune destruction n’aura lieu avant le relogement de l’ensemble des habitants concernés ».

« Le wagon est en route » : la gentrification de plein fouet

« Cela ne me dérange pas de déménager si cela est nécessaire, mais dans de bonnes conditions », précise une habitante. Ce qui l’inquiète, c’est l’éloignement de son travail. Tous les matins, cette femme se rend à Bercy, dans le sud de Paris. Avec le métro à proximité, sa vie a changé. « Avant l’ouverture du métro, je devais prendre le bus 173 puis le RER à la station Stade de France », se rappelle-t-elle avec dépit. « J’ai fait ce trajet pendant des années », souffle-t-elle.

« Si on quitte le centre-ville, on n’aura rien gagné de cet Anru », alerte également Djaouiba Mazef. Parisienne de naissance, Djaouiba a passé sa jeunesse dans le quartier des Batignolles. Poussée par la flambée des prix, elle vit à Saint-Ouen depuis 20 ans. « Depuis quelques années, on boboïse le secteur », remarque-t-elle.

Ils préfèrent faire profiter d’autres classes sociales. C’est ça le vrai problème, la question immobilière

L’ouverture d’une épicerie bio (et solidaire) a marqué selon elle le début du phénomène. « On est hyper privilégiés ici », lance-t-elle en regardant la vue depuis son balcon. « Ils préfèrent faire profiter d’autres classes sociales. C’est ça le vrai problème, la question immobilière », analyse-t-elle. « Je suis pourtant l’exemple même de la mixité sociale », sourit cette directrice d’école.

« À un moment donné, on va être aspiré par l’engrenage », souffle-t-elle. « Le wagon est en route. On se sent comme des moins que rien, des quantités négligeables », confie-t-elle avant que l’on saute dans un métro. Pour la mairie de Saint-Ouen, « il est hors de question que tous ces projets et améliorations se fassent au détriment des classes populaires, historiquement parquées dans les tours renfermées sur elles-mêmes. »

Méline Escrihuela

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