25 mai 2020. Sur tous les réseaux, tous les médias, partout, la nouvelle tombe : George Floyd – un Afro-Américain de 46 ans – a été tué par la police. Malheureusement, ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’un homme noir décédait de cette manière. Mais cette fois, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Et quelle goutte d’eau… Et quel vase…

Alors, en l’espace de quelques jours (ou heures, peut-être ?), nous avons basculé dans une nouvelle ère. De l’Australie à l’Allemagne en passant par le Canada, des millions de personnes se sont réunies  et se réunissent toujours – pour scander « Black Lives Matter », la vie des Noir.es comptent. Ras-le-bol. Trop, c’est trop.

Dit comme ça, c’est magnifique. Se réunir massivement pour soutenir une cause juste, quoi de plus beau ? Mais, en creusant un peu, est-ce que « beau » est vraiment le terme approprié ? Légitime, tout à fait, louable, aussi, impressionnant, également. Mais beau ? Pas vraiment. Oui, je comprends l’idée derrière cette pensée. Oui, la cause est noble.

Mais utiliser l’adjectif « beau » serait nier l’envers du décor. Ce serait nier ce qu’endurent les concerné.es – et plus encore les militant.es. Ce serait nier le choc devant les images violentes, ce serait nier l’épuisement devant des énièmes cas de violence contre nos semblables, ce serait nier la pression et/ou l’obsession de s’informer, ce serait nier le poids de ces informations, ce serait nier la frustration causée par la froideur et la malhonnêteté intellectuelle avec lesquelles politiciens, journalistes et autres personnalités « analysent » la situation. Et la liste continue.

Être militant.e est déjà épuisant « en temps normal ». Se remettre tout le temps en question, se renseigner, lire, visionner, écouter, être confronté.e à ses antagonistes – antagonistes parfois membres de son cercle, faire de la pédagogie, s’indigner, manifester etc, c’est fatigant. Dans ce cas précis, non seulement on vit le racisme, mais en plus on doit lutter contre. On doit mettre fin à un système que nous n’avons pas créé et qui nous détruit ! Est-ce que vous voyez le paradoxe ? Est-ce que vous cernez le poids de ce paradoxe ?

Mais là, c’est pire. On parle d’un tout autre niveau. Tout autre niveau parce que le combat est maintenant d’une toute autre échelle : mondialisé, médiatisé, monétisé, utilisé. Non seulement on doit digérer les informations qui tombent les unes après les autres, mais on doit aussi digérer l’hypocrisie des marques et influenceur.ses qui surfent sur ce qu’iels pensent être une bonne vague. On joue notre vie, iels jouent leurs revenus.

Quelle violence. Plus dur encore, on doit faire face au mutisme et à l’inaction de certain.es personnes qu’on pensait proches de nous. Est-ce que le mot « déception » est assez fort pour décrire ce qu’on ressent face à un silence aussi assourdissant ? Et pour saupoudrer le tout, n’oublions pas les désaccords au sein de la lutte. Tandis que X pense qu’il faut faire ci, Y pense qu’il faut faire ça (et que la solution de Y n’en est pas une). Que faire, alors ? Bref, vous voyez où je veux en venir ?

Je me dois d’être honnête vis-à-vis de ma naïveté. Ce n’est pas que je ne savais pas qu’une telle époque serait difficile à vivre. C’est que je pensais que l’unité, la détermination, le fait de savoir que l’on fait le bien surpasseraient les douleurs, les faiblesses, la fatigue. Je ne suis plus très sûre aujourd’hui. Les nuits de 5 heures, les migraines, l’obsession, la tristesse, la colère… J’ai tout connu. Et, encore une fois, c’était loin d’être beau.

Je sais que ce qui m’a le plus atteinte était le sentiment de trop plein, si je puis dire. Trop d’informations, trop de violence, trop vite, tout le temps, partout. C’était juste trop. Une information en appelait une autre et, à chaque fois, on escaladait dans l’horreur. Et pourtant, j’étais comme accro. Je me levais en y pensant, je me couchais en y pensant. Entre les deux ? J’y pensais. Je ne faisais rien d’autre. Et c’était mauvais pour moi, je le savais, mais je continuais. Jusqu’à la manifestation du 6 juin.

Peut-être était-ce le fait d’être entourée de gens qui me comprennent, ou le fait de vocaliser mes pensées haut et fort – ou les deux – mais je suis rentrée chez moi plus sereine, plus légère. J’ai enfin (ENFIN !) réussi à prendre du recul, d’abord vis-à-vis de la situation. Je gérais mes émotions, et non l’inverse. Puis, j’ai réussi à réfléchir à autre chose, à parler d’autre chose, à rire, à manger avec appétit, à regarder des séries et tout ce qui va avec.

En tout cas, quelle leçon ! Si c’était à refaire – et je pense que ça le sera, car le combat sera long – je le referais, mais autrement. Il n’y a pas de honte à penser à soi. Premièrement, parce qu’on ne peut pas donner de la force à autrui si on n’en a pas nous-mêmes (désolée pour cette traduction bancale de « You can’t pour from an empty cup »). Deuxièmement, parce que ce serait contreproductif : si on milite pour que les Noir.es puissent vivre décemment, ce n’est pas pour qu’iels s’épuisent elleux-mêmes à la tâche.

Pour finir sur une note positive, même si c’est dur, je le répète : la cause est noble. Et il était temps. Et j’espère que ça va durer. Je ne vois pas comment on pourrait faire marche arrière alors que notre pied appuie si fort sur l’accélérateur. Je veux que les Noir.es se félicitent. Regardez comme on mène si bien un combat qui ne devrait même pas être le nôtre. Peu importe la manière dont vous agissez : si vous agissez, c’est déjà beaucoup. Mais armez-vous psychologiquement. Reposez-vous s’il le faut, coupez tout s’il le faut. On va y arriver, mais pas si on est tous.tes épuisé.es.

Sylsphée BERTILI

Crédit photo : Benjamin GUILLOT-MOUEIX

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