L’incendie qui a partiellement détruit la rédaction de Charlie Hebdo, Boulevard Davout dans le XXième arrondissement de Paris, aurait été provoqué par un cocktail Molotov. Après le hacking de leur site internet, les menaces répétées reçues par la rédaction via les réseaux sociaux pour protester contre leur Une spéciale, Charia Hebdo prévue dans les kiosques aujourd’hui, la piste criminelle semble privilégiée. Très choquant. D’habitude, c’est Charlie Hebdo qui aime choquer avec de la provocation sans tabou. Ses cibles préférées : le pouvoir et les cultes. « Ni Dieux Ni Maîtres et des blagues de cul » pourrait-on résumer au hachoir la ligne éditoriale de ce journal satirique.

Son ancêtre était né en 1960 sous les traits du non moins trublion Hara-Kiri, avec les plumes du Professeur Choron  et de François Cavanna. Ils revendiquaient un « journal bête et méchant ». Choron et Cavanna rassemblaient autour d’eux des personnalités de l’humour aussi talentueuses que Francis Blanche, Roland Topor, Fred, Reiser, Georges Wolinski, Gébé, ou encore Cabu. Interdit de publication dès 1961, il n’aura de cesse de disparaître pour renaître et se muer en Charlie Hebdo. En 1992, il prend sa forme actuelle et devient au fil des années un incontournable des revues de presse et du paysage médiatique français.

Le viser au cocktail Molotov est plus frappant que lui pirater sa connexion internet, attaque qui n’a pourtant rien de virtuelle non plus. Car il y a eu du feu, de la fumée et, heureusement, « que » des dégâts matériels. Or le feu réactive dans l’imaginaire collectif les flammes de la censure. Des chrétiens avaient brûlé les disques des Beatles en 1966 parce que John Lennon avait déclaré dans la presse qu’ils étaient désormais plus célèbres que Jésus. Et les feux ne manquaient jamais lors des autodafés. Les autodafés, c’était il y a une éternité, dans des contextes tellement différents au nôtre… Mais voilà, cette nuit, une rédaction a cramé.

Plus récemment, le théâtre de la ville, à Paris, fut assiégé pour sa sécurité par les CRS et des vigiles gardèrent la scène pendant un spectacle. La pièce de Roméo Castellucci, « Sur le concept du visage du fils de Dieu », était interrompue par des hurlements des militants du Mouvement de la jeunesse catholique de France, les mêmes catholiques intégristes qui auraient détruit en avril dernier la photographie d’Antonio Serrano, « Piss Christ », à Avignon.

Aujourd’hui en 2011, il y a des sujets qui crispent la société française. La religion en fait partie. Parce qu’elle monte en puissance, en France et partout sur la planète, quel que soit le culte célébré. Parce que dans un monde incertain, la religion réconforte et livre des réponses. A d’autres, elle apporte des repères identitaires qu’ils peinent à trouver ailleurs. La résurgence de la croyance et du fait religieux, et, ou, l’immiscion de la religion dans les affaires politiques effraient, surtout ceux qui ne croient pas. Une tension, des tensions nouvelles émergent.

Et dans cette guerre des nerfs larvée entre les plus fous de Dieu et des laïcs apeurés, Charlie Hebdo a dégainé sa bombe le premier, avec le choix des armes : Le dessin caricatural. Un de ses ennemis a riposté avec la sienne. Le cocktail Molotov. Mais le gagnant de cette bataille n’est pas celui qu’on croit. Ce matin à 9h, impossible de trouver un exemplaire de Charia Hebdo. L’édition était épuisée dans tous les points de vente du quartier et la prochaine édition de Charlie Hebdo promet d’être un nouveau best-seller.

Sandrine Dionys

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