Tout commence par un malentendu. Fin janvier, au cours d’un match de foot entre potes, je marque un but, chose qui ne m’était pas arrivée depuis le 31 juillet 2002. Je laisse éclater ma joie et tente (je ne sais pas pourquoi) de faire un cœur avec mes mains, comme le font les footballeurs à la télé. Sauf qu’avec mes doigts de maçon, le cœur se transforme en triangle isocèle.  Une partie des joueurs me fixe. Leurs visages sont graves, leurs regards inquiétants.

Au retour, en voiture, mon pote Stéphane, ne dit pas un mot.  Il me faut user de toute ma diplomatie – « parle imbécile ! »- pour qu’il crache le morceau : « Pourquoi as-tu fait une pyramide tout à l’heure avec tes mains ? Tu sais que c’est le truc des illuminati ? Tu crois en Satan ? Tu peux me le dire, tranquille ! » L’espace d’une seconde, j’hésite entre lui envoyer un mollard dans l’œil ou lui asséner une manchette cambodgienne pour toucher l’un de ses organes vitaux.  Finalement, je me calme et me résous à essayer de comprendre son raisonnement.

Evidemment, je nie farouchement. Lui tente de m’expliquer, sur le ton de la prophétie, comme la voix-off à la fin de chaque épisode de Dragon Ball Z : « Dans les siècles anciens, il y avait une société secrète qui voulait contrôler le monde. Là, ils sont de retour pour nous asservir. Ils sont dangereux, je te jure. J’ai vu un reportage l’autre fois. Il y a Obama, Bush, Lady Gaga , Sarkozy et tous les banquiers. Leur emblème, c’est une pyramide avec un œil au milieu. Ah oué, ya Beyoncé aussi. »

Stéphane se remet à me fixer : « Mais attends, tu t’appelles bien Ramsès ? Il y a une connotation pyramidale. Donc… ». Avant qu’il n’ait pu mettre la main sur l’objet contondant et rouillé sous son siège, je m’éjecte de la voiture.  Putain, il est devenu fou.

Je demande autour de moi.  Ils sont quasiment tous contaminés. Je résume le scénario. Les suppôts de Satan contrôlent la terre et quoiqu’on fasse, c’est foutu. Enfin, pas tout à fait. Si on passe un pacte avec le Diable, ça passe. « Moi, j’ai toujours refusé » jure Julien, 30 ans, au chômage et surtout pas à la recherche d’un emploi.

Taquin, je lui demande s’il y a des illuminati au Pôle Emploi. « Non, n’abusons pas. Mais de toute façon, faut se préparer, c’est bientôt la fin du monde. Moi le 21 décembre 2012, j’y crois ». Une feuille tombe de sa sacoche. Je la ramasse. Je laisse traîner un œil, comme d’habitude. C’est le récapitulatif de ses allocations chômage. « Fin des droits, 20 décembre 2012 ». Il m’arrache le papier et enchaîne : « Tu comprends rien de toute façon ! Tu es égaré. »

Il n’a pas tort. Car en plus des illuminati, il y a les francs-maçons.  Là encore, j’ai rien pigé. « Une société secrète qui se réunit une fois par mois pour nous la mettre » m’explique Nino à la sortie d’un kebab, une tâche de sauce samouraï au niveau du sein gauche : « Si tu veux, les francs-maçons, c’est l’antichambre des illuminati ». Je fais un pas en arrière et tente de simuler un appel téléphonique pour échapper à ses conneries.

Mais Nino est vif. Il me prend par l’épaule : « Fais gaffe mec. Le dernier qui a cherché à en sortir, c’est Michael Jackson. Il a fini congelé. Passe pas de pacte avec eux hein ? ».  Je me risque à l’interroger : « Ils t’ont approché toi ? ». Il regarde à droite, à gauche. Il me précipite dans une petite ruelle : « Non pas encore. Sinon, j’ai des jeans diesel et G-Star à vendre. Ça t’intéresse ? »

Même « Le Point »  il y a quelques semaines a fait sa couverture sur la franc-maçonnerie. C’est le sujet à la mode. Évidemment, j’ai plongé.  Je me suis précipité au premier kiosque, les mains moites, croyant y trouver des infos et des conseils pratiques du genre « Que faire quand ton frère est franc-maçon ? » ou « Quelle prise utiliser si on tombe sur un illuminati en rentrant des courses ? ».

Ma cousine aussi a le magazine.  Hier, elle m’envoie un texto : « J’ai appris des trucs de fou dans « le Point ». Tu savais que les francs-maçons avaient fait buter des Papes ? ». Je me risque à lui demander la page, parce que j’ai semble-t-il raté le paragraphe.

Ou bien, elle a un hors-série ou un numéro unique : « Euh non c’est pas écrit mais j’ai demandé autour de moi. Tu sais que les Révolutions arabes c’est eux aussi apparemment ? Oui, à Kasserine, ils se sont fait manipuler par des illuminati, tu ne savais pas ? C’est pour le nouvel ordre mondial, ils placent des gars à eux». Je suis cerné. Usé, j’ai fini par me laisser convaincre. Je ne pouvais plus lutter. Heureusement, ça n’a duré que les derniers jours du mois de Janvier.

Lundi 30 janvier au soir, je m’arrête sur une aire d’autoroute.  Près des toilettes, un groupe de personnes âgées dévore des sandwiches clubs. Le pain est triangulaire.  L’emballage aussi. D’ailleurs, si l’on regarde de plus près le découpage du plastique, on distingue un œil. Dans ma tête, ça fait tilt. C’est de la bouffe illuminati. Je décide d’agir. A la vitesse de la lumière, je leur arrache leurs sandwiches des mains et  me mets à les piétiner. Scènes d’hystérie collective. Deux mamies me poursuivent alors que j’essaye d’atteindre ma voiture. La balayette de l’une d’elles me fait vaciller mais je réussis tant bien que mal à m’esquiver.

Mardi 31 janvier. Il est 13 heures. Ma mère me fait signe avec ses doigts que le déjeuner sera prêt dans deux minutes. Mon cœur commence à battre à 100 à l’heure. Je reconnais dans son signe les cornes du Diable. Des larmes coulent sur mes joues : « Pourquoi toi Maman !».  Je me mets à genoux. Ma mère m’envoie un projectile de nature indéterminée. Une boule de feu (quand j’ai enfin repris mes esprits, j’ai découvert que c’était un chausson jaune). Elle dit quelque chose. Du latin sûrement. Comment a-t-elle appris cette langue ?  Ils avaient raison, personne n’est à l’abri. Il faut l’intervention de mon père, qui se moque bien des conventions de Genève. Un uppercut, puis un autre, puis plein d’autres. Il fait ça avec plaisir. Il parle aussi en latin, tiens. Ah non, c’est de l’arabe : « Tu es bourré sale chien ou tu as fumé.  T’as pas honte ? ». Il me finit d’un direct dans le foie.

Après une dernière gifle, mon père, dans un élan de psychologie, essaye de comprendre. Je lui parle des francs-maçons et des illuminati. Il me coupe : « Oui, il y a de tout sur les chantiers, même des français maçons. Mais c’est quoi le rapport avec Mimi Mathy ? » – « Je te parle du Diable papa, il est partout ». Il me toise et me demande de lui passer ses cigarettes. Il soupire. Il cherche ses mots.  Une taf, puis une deuxième. Papa a la science, toujours le mot juste. Ça y est, il ouvre la bouche. La vérité va enfin éclater : « C’est à quelle heure déjà New-York Police Judiciaire ? »

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