L’hiver, on se fait la tronche. Toi avec ton ciel gris et bas qui fait le caméléon sur tes toitures de zinc. Moi et mon humeur massacrée par le manque de soleil et la surpopulation carcérale de tes rames de métro et de RER bondées. Parfois, même, je ne te regarde plus car tu me fatigues… trop. Mais quand je passe mon été à battre ton pavé, comme cette année, et que je ne m’enfuis pas vers d’autres contrées aoûtiennes, alors je te retrouve et te redécouvre enfin.

Ton offre culturelle se présente à moi plus décontractée que jamais avec tes festivals, tes concerts et ton cinéma au clair de lune que je vais goûter sans compter. Je furète tes bons plans gratuits, réflexe hérité des temps où les vaches étaient maigres.

Tes chaises de bistrot et tes petites tables rondes s’accaparent le moindre carré de trottoir. On fait  des « terrasses » avec les quelques amis rescapés de la transhumance. On prend le temps d’observer ta mue et vendre tes charmes aux touristes, ces gentils envahisseurs, devenus tes vrais patrons le temps d’une saison. Au milieu du mois d’août, la conversation de la terrasse glissera probablement vers la question qui taraude les quartiers un peu excentrés de ta nasse touristique : où trouver une boulangerie encore ouverte pour se ravitailler en bon pain et en croissants frais le dimanche matin ?

Parfois, le week-end, on monte à bord d’une navette fluviale à Stalingrad à la recherche d’un bal barge sur le Canal de l’Ourcq à Pantin ou à Bobigny. Des titis et des javanaises guinchent au son de l’accordéon en souvenir d’un temps ancien qui les habite encore. Et on les regarde virevolter encore et encore dans la brise légère qui caresse les joues et fait danser les cheveux.

Surtout, entre toi et moi, les contacts charnels se font plus nombreux. Sur un plaid délicatement déposé sur l’herbe grasse et molle du Parc de la Villette près de la Fontaine aux Lions ou « à l’arrache », à même le sol, sur les berges du même Canal de l’Ourcq à côté des tes cinémas qui se défient Quai de la Loire et Quai de la Seine. Là, on se retrouve à plusieurs, chacun avec son sac de provisions, pour ce qu’on imagine être un super pique-nique. Il faut dire qu’il y a des années qu’on n’a pas remis les pieds au Musée d’Orsay pour y admirer le Déjeuner sur l’herbe. Et on n’a jamais été aussi loin des sous-bois ombragés du tableau de Manet. Pourtant, la mousse de canard au Porto industrielle, les tomates cerises, les chips, le pain et le fromage, avec la bouteille de rosé qui fut un jour fraîche suffisent à notre bonheur. « Au fait, quelqu’un a pensé au tire-bouchon ? »

Et puis cette année, si un fan de Jim Morrison me traîne au Père-Lachaise, je ferai un petit détour par ton mur des Fédérés. Il y a 140 ans, au printemps, tu avais chaud aux fesses. Ça cramait aux Tuileries, ton Hôtel de Ville et ton Palais de justice tombaient en cendres, des barricades s’érigeaient sur tes collines : c’était la Commune de Paris et la guerre civile dans ton enceinte.  Près de 20 000 morts et deux chansons : « L’Internationale » et « Le Temps des cerises ». Je m’en souviens chaque fois que des amis de passage veulent que je les accompagne en balade à Montmartre. Quand ils photographient les dômes de la Basilique de « L’ordre moral », je leur raconte le bain de sang qui lui a servi de terreau et de fondation. Ils écarquillent les yeux le temps d’un instant avant qu’on poursuive notre périple sur la butte hantée par Picasso, Toulouse-Lautrec ou Modigliani. Puis on redescend vers le boulevard, l’avenue ou la rue qui s’appellent tous Clichy.

Enfin ce sera la rentrée, premier stop sur la route qui nous conduira vers l’hiver. Je recommencerai à courir après mon métro, mon boulot et mon dodo. Paris, toi, tu recommenceras à faire grise mine mais je garderai en ligne de mire le printemps et, surtout, le prochain été où je pourrai de nouveau te retrouver comme je t’aime et comme je t’ai toujours aimé.

Sandrine Dionys

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