Avec la mise en place du dispositif de circulation alternée, les automobilistes franciliens ont eu l’impression d’être pris en otage ce matin. La mesure, jugée trop précipitée, a contraint certains employés au repos forcé.

Croisé sous le hall 1 du parc des expositions de la Porte de Versailles à l’occasion du salon Rétromobile, Frédéric qualifie ainsi sa vision de la capitale en voiture : « La circulation dans Paris, j’essaye de l’éviter car c’est impossible… En général j’essaye de laisser la voiture en banlieue et de prendre le métro. Il m’a fallu une heure pour effectuer 100 kilomètres et venir à Paris et j’ai mis une deuxième heure pour faire cinq kilomètres une fois arrivé. Ce n’est pas possible cette ville. C’est vrai que Paris sans voiture ce serait fantastique mais pour ses habitants ça ne serait pas très pratique. » Quelle a du être sa réaction à l’annonce de la mise en place de la circulation alternée ? Cette mesure consiste à autoriser les véhicules possédant un numéro de plaque d’immatriculation pair à rouler les jours pairs et vice-versa. Aujourd’hui, lundi 17 mars, seuls les véhicules nantis d’un numéro de plaque d’immatriculation impair seront autoriser à rouler dans la capitales et ses 22 communes limitrophes. Il y a bien sûr quelques dérogations, telles que les taxis, les véhicules électriques et hybrides, les véhicules d’urgence, ceux transportant plus de trois personnes et les camions frigorifiques.

Elisabeth est professeur d’anglais et utilise sa voiture pour se rendre à son lieu de travail. Elle a été mise au courant de la mesure par son père et sa sœur dimanche matin. « Je ne pensais pas qu’on en arriverai là, mais je comprends que pour des raisons écologiques, on puisse prendre des mesures. Cependant, d’un point de vue personnel ça me dérange. » Du coup, braver l’interdit et s’exposer à une amende de 22 euros ne l’effraie pas. « J’hésite entre respecter la loi et l’enfreindre. Je ne suis pas du genre à agir ainsi mais je trouve que ça demande beaucoup d’organisation et que cette mesure a été prise de manière hâtive. » La dérogation accordée aux voitures avec à bord au moins trois personnes ne lui est d’aucune utilité car elle n’est pas en mesure d’organiser du covoiturage avec ses collègues.

Philippe Martin, le ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, a demandé aux employeurs de faire preuve de souplesse vis-à-vis des retards éventuels des employés. Mais Elisabeth n’a pas eu le temps d’en parler avec qui que ce soit. Quand on lui demande si elle pense que des automobilistes circuleront illégalement à Paris en toute innocence, elle répond : « Je pense que oui. Des gens se feront prendre au piège demain et seront arrêtés par la police. »

Peter, son père, a été mis au courant de la situation la veille, quand la nouvelle est tombée. Cependant il ne trouve pas le délai entre l’annonce de la mesure et sa mise en application plus acceptable pour autant : « C’est très court, c’est inadmissible. Ça peut ruiner ma carrière car demain je ne pourrai pas travailler. » Le périmètre de circulation alternée, soit Paris ainsi que ses 22 communes limitrophes lui est inconnu. « Ça n’a même pas été expliqué. Je préfère ne pas prendre ma voiture pour ne pas payer pour rien. Je ne serai même pas arrivé à mon lieu de travail que j’aurai déjà une amende à payer. C’est quelque chose que j’ai du mal à accepter. Je connais un pays où une telle mesure a été appliquée et ça n’a rien changé. C’était au Nigeria, à Lagos (ancienne capitale) en 1977. Au bout de trois mois, les gens qui pouvaient s’acheter une deuxième voiture l’ont fait. Les mesures de ce type gênent les gens pauvres, pas les riches. Ils vont avoir deux voitures et donc deux plaques. Ils sortiront avec l’une un jour et l’autre le lendemain. »

Pour lui, cela ne vaut pas le coup de prendre le risque de rouler illégalement, « C’est pour ça que je ne vais pas travailler. Cette mesure vise à remplir les caisses de l’État. Ce n’est pas la peine. » Quant à la souplesse exigée par Philippe Martin vis-à-vis des employeurs, Peter explique : « L’heure à laquelle j’arrive ne compte pas pour mon patron. Il faut juste que le travail soit fait. Si la tâche n’est pas effectuée, je ne suis pas payé à la fin du mois. Ce qui est sûr c’est que ça va casser l’économie de notre société. Pour travailler j’ai besoin de mon escabeau ainsi que de quelques outils. Je ne peux pas prendre ça au métro, ni au bus. » De l’avis de Peter, il aurait fallu au minimum une semaine pour planifier ça. « C’est bien beau de dire qu’il y a des soucis environnementaux mais quels seront les dégâts économiques ?  »

Infirmière à l’hôpital Avicennes de Bobigny et habitant Bondy, Janet n’a pas besoin de voiture pour se rendre à son travail. Elle n’es pas directement affectée par la circulation alternée mais n’y est pas insensible : « Tout le monde n’écoute pas la radio ou ne regarde pas le journal. Des gens vont être pris au piège ce lundi. Je pense que la circulation alternée est une bonne chose mais elle aurait dû être mise en place petit à petit. On aurait dû faire passer l’information dans toutes les entreprises avant d’appliquer la mesure. Pénaliser un conducteur en infraction à hauteur de 22 euros c’est trop sévère. Il faudrait se contenter de cinq euros ou même se limiter à de la prévention. La circulation alternée est une bonne chose pour la planète. Mais il faut avoir plus de bus, de métro et de tram… Je pense que tout le monde approuvera cette mesure à la fin. » Philippe Martin aussi.

Olufemi Ajayi

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