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Belleville. Un quartier où tout est possible. On peut s’attendre au meilleur, comme au pire. 8h30. Mes paupières encore closes laissent pénétrer les premiers rayons du soleil. Après toute cette pluie, il décide enfin à pointer le bout de son museau ! Bien nichée sous la couette, je me prélasse encore un peu. « Encore cinq minutes » me dis-je. Quand tout à coup un boucan infernal me projette sur un champs de bataille. Plusieurs explosions, des bruits semblant provenir d’une centaine de mitraillettes et un nuage opaque arrive jusque devant ma fenêtre. Les meubles tremblent, une bouteille d’eau vide tombe de la commode. Je ne bouge plus. Pense à l’assurance habitation. Au fait que je ne pourrais pas sortir, surtout pieds nus dans mon magnifique pyjama. A mes parents à qui je voulais dire « je vous aime », à mon propriétaire à qui je n’ai pas encore réglé le loyer.

Je retiens ma respiration. Entre la femme qui a accouché au milieu de la route sous ma fenêtre l’an dernier, le quinquagénaire qui s’est fait poignarder et ma voiture brûlée, je m’attendais vraiment à tout dans cette rue. Un étrange air de jazz se laisse entendre au loin. Plutôt cynique en vue de la situation. Des cendres volent au niveau de ma fenêtre au deuxième étage. Et le bruit sourd des tambours de guerre. Enfin, c’est ainsi que je voyais les choses. Un règlement de compte ? Un attentat ? La mafia chinoise est-elle venue récupérer l’argent qu’on lui a «volé» au poker la veille ? Je risque un oeil à la fenêtre, espérant ne pas me prendre un missile en pleine figure.

Grand rassemblement, ma rue est bondée. Quatre magnifiques dragons se trémoussent de manière frénétique devant les commerces de ma rue. Des tissus de soie rouge, couleur auspicieuse (relatif aux auspices), des plumes, des corps bariolés, de gros yeux perçants peints de rouge. Mes mitraillettes n’étaient donc que de simples pétards (mais tout de même ils ont mis la dose!) visant à tirer le dragon de son sommeil hivernal, selon la tradition. Premier jour du Nouvel An chinois. Tout s’explique.

Tambours et gongs rythment la danse. Les voitures peinent à circuler. Les petites filles s’émerveillent sur les épaules de papa, les petits vieux rouspètent et les lycéens ont trouvé une bonne excuse pour sécher les cours. C’est de la culture tout de même ! Tout de jaune vêtus, ils jouent de leurs instruments dans une posture militaire. Les dragons se dressent sur leurs pattes arrière, remuent leur postérieur et clignent des yeux. Soudain, un commerçant brandit une longue perche au bout de laquelle est accrochée un étrange présent multicolore. Nos dragons le regardent, le convoitent, agitent leurs têtes. L’un d’entre eux se dresse et, de toute sa hauteur, finit par le déchiqueter de sa puissante mâchoire sous les accélérations des percussions. De nouveau, les pétards explosent, chassant les mauvais esprits et les odeurs de friture.

Je suis rassurée. Mes fidèles dragons ont apporté chance et bonheur en bas de chez moi. Après tout, comme dit le proverbe chinois, « c’est par le bien faire que se créé le bien-être ». Les rythmes s’accélèrent, les molosses s’éloignent, tout s’arrête net. Ils feront ainsi toutes les rues de Belleville. C’est l’année du lapin de métal blanc. Et ce n’est pas cette fois-ci que le «Nian» (animal féroce légendaire) viendra me manger les pieds dans mon sommeil ! Merci chers voisins!

Aude Duval

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