Dans mes années collège, IAM chantait « malgré son jeune âge, petit frère fume pour paraître plus grand ». Si on devait mettre les paroles au goût du jour, ça deviendrait : « Petite sœur couche pour paraître plus grande. » J’entends souvent dire que les filles de banlieues n’osent pas se mettre en minijupe, n’osent pas affirmer leur féminité parce qu’elles sont bridées par leurs frères, pères et autres gardiens de la cité, mais il faut dire qu’aujourd’hui, le discours à la Ni pute ni soumise est passablement révolu. Carry Bradshaw serait dans son élément dans une cité. Va falloir réactualiser les clichés, le temps des filles en Lacoste et polo Brice n’est plus, et ce n’est pas une Aïcha by Benguigui qui nous fera croire le contraire.

A force de marteler que l’émancipation de la jeune femme passait par celle de son corps, le discours a fini par s’imprégner dans l’esprit des petites ados sages, toilettes du collège en guise de banquette arrière. Pussycat Dolls en devenir, chaque matin, c’est pour elles tout un rituel digne du festival de Cannes. Maquillage, Babyliss, tenue vestimentaire, tout est pensé. Et ne soyez pas inquiets, ce n’est pas un sac à dos qui froissera leurs vêtements. Elles sont bien trop préoccupées par la santé de leur dos pour lui imposer le poids des livres et des cahiers. C’est sac à main ou rien. Les sacs à main Longchamp sont aux filles d’aujourd’hui ce qu’étaient les TN aux collégiens d’hier.

Mais ces poupées ne sont pas grandes qu’en apparence. A la différence de leurs ainées, elles s’adonnent aux plaisirs de la chair sans s’en cacher. Au risque de vous paraître crue comme on dit chez nous, pour certaines, les carottes sont cuites. Elles n’ont pas la langue dans leur poche, et ce dans tous les sens du terme. Elles ne font pas de différence entre liberté et libertinage. Elles ne mâchent pas leurs mots, en même temps, elles n’ont pas encore toutes leurs dents…

Un jour, l’une parlait de son petit ami, l’autre, de sa grande sœur qui ne voulait pas qu’elle rentre trop tard le soir. Jusque-là, rien de bien méchant, mais tout à coup, l’une des deux, à peine âgées de 14 ans : « Hier j’ai dit à Karim ce qu’il s’était passé avec Mickaël – Ah oui ? Comment tu lui as dit ? – Beh, je lui ai dit, « t’as pas l’impression que je suis différente ». Il m’a répondu que non, alors j’lui ai dit, « t’es sûr ? Regarde-moi bien, t’as pas l’impression que je marche bizarrement ? » L’une des deux filles, se plaignant de se sœur, dit à son propos : « Elle me saoule, cette pute, vivement qu’elle se fasse baiser, ça la décoincera. »

Je ne suis pas mère Theresa et je ne dis pas qu’elles devraient s’exprimer en cantiques, mais là, j’étais choquée. Après ça, entendre dire que les beurettes sont de pauvres filles malheureuses, brimées et vivent chez elles comme Mickaël Scofield dans « Prison Break », ça me fait bien rire. Les beurettes d’aujourd’hui sont devenues les beurs d’hier, et ça, je ne suis pas la seule le constater. Mourad, un ami, partage mon avis : « Les petites du collège, elles sont de plus en plus folles. Déjà, si tu les connais pas, tu te dis qu’elles ont 20 ans ; en plus, y’en a une, elle n’arrête pas de m’envoyer des photos d’elles à moitié nue dans des positions compromettantes. » Vulgaire et aguicheuse : voilà le cocktail détonnant de certains spécimens de la nouvelle génération.

Ça a toujours existé, direz-vous… Vrai que des filles qui s’émancipent très tôt, ça ne date pas d’aujourd’hui, mais pour la plupart des filles de mon âge, entre 20 et 30 ans, faire état ainsi de sa sexualité reste tabou. Ce qui est intime demeure caché. D’où certaines déconvenues (on se souvient de cette affaire de mariage annulé pour non virginité de la mariée ou plutôt pour « mensonge » quant à sa virginité).

Ce qui a changé, ce n’est pas tant dans la pratique de l’acte sexuel, encore que cela semble se passer plus tôt chez les beurettes, à l’adolescence déjà. Ce qui a radicalement changé, c’est leur discours sur la sexualité. Qui n’est pas que vantardise…

Widad Kefti

Widad Kefti

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