L’intervention militaire dans la bande de Gaza provoque des tensions dans les rues, mais aussi au sein des rédactions. Exemple dans une rédaction d’un média grand public.

J’avoue que je ne pensais jamais avoir à me poser la question de la difficulté de traiter du conflit israélo-palestinien lorsque on est « d’origine arabe ». Et c’est avec beaucoup d’affliction que je constate que le spectre néocolonialiste a encore de belles années devant lui.

Je savais qu’intégrer une grande rédaction ne serait pas chose aisée. Je savais également que, ne venant pas du même milieu que mes confrères, j’aurais une vision, une réflexion, une analyse de l’actualité  bien différente. Ce qui ne pouvait -à mon sens- qu’être une richesse supplémentaire ,et pour moi, et pour les autres. Ce que j’ignorais en revanche, c’est qu’on me renverrai à mes origines à la première occasion. J’avais naïvement cette vision du journaliste intelligent, ouvert d’esprit avec des capacités de décryptage et d’analyse qui incombe à son statut. Je me suis lourdement trompée. Non, aujourd’hui on ne peut visiblement pas porter un nom à consonance maghrébine et traiter sereinement du conflit israélo-palestinien. Jamais je n’aurais imaginé la facilité avec laquelle des confrères exprimeraient leur mépris et leur condescendance envers leurs collègues sous prétextes d’origines sociales et ethniques différentes. Jamais je n’aurais pu imaginer l’aisance qu’auraient des confrères à mettre en doute les capacités journalistiques de consœurs sous prétexte qu’elles s’apparentent à une origine différente.

De fait, c’est ainsi génétiquement prouvé, en tant qu’Arabe, vous ne pouvez qu’être pro-palestiniens. Pas des journalistes crédibles. Pas des professionnels. Non. Vous êtes et vous resterez avant tout des Arabes. Je l’ai appris à mes dépens. Jamais je n’aurais imaginé me faire moi-même traiter de « petite-rebeu pro palestinienne » par mes pairs. « Petite rebeu » pas journaliste, pas française, pas légitime. « Petite rebeu » pour avoir seulement mis en avant des instants d’une guerre où les principales victimes sont des civils. Ce que j’ignorais aussi, c’était l’hypocrisie dans laquelle baignait ce milieu qui peut hurler son indignation à coup de #bringbackourgirls sans que l’on crie à l’impartialité. Qui peut allègrement s’indigner de crimes commis pas toutes les entités terroristes sans que l’on mette en doute leur neutralité.

On peut dans ce pays être journaliste et s’offusquer, condamner les morts partout à travers le monde. Mais quand des enfants se font exploser le crâne par des armes israéliennes, nous n’avons plus le droit. L’indignation s’arrête là où commence le droit des israéliens à se défendre. Et si vous avez le malheur d’avoir une origine présupposée de connivence avec l’ennemi alors … Alors vous êtes au mieux pro-palestinienne, au pire antisémite.

C’est assez honteux et très douloureux de se voir renvoyer à ses origines ethniques au sein d’une grande rédaction. C’est assez honteux de ne considérer ses confrères non pas comme des journalistes à part entière avec une réflexion qui leur est propre, mais comme des personnes d’origine étrangère qui ne peuvent donc qu’être à la solde de tel ou tel groupe. Cette façon d’essentialiser l’autre, en l’espèce « l’Arabe », en le réduisant à une identité ethnique différente, voire inférieure, revient à refuser notre existence comme confrère. Comme journaliste avec une réflexion et des capacités intellectuelles identiques.

Le cynisme du journaliste arrive alors à son paroxysme. Celui qui prétend mettre en exergue les dérives, les abus, les raccourcis, les inégalités mais qui à la première occasion lâche la soupape de sécurité. Ce genre de mécanisme porte un nom assez simple en réalité : ça s’appelle du racisme ordinaire. Ça n’a pas sa place au sein d’une rédaction…

Widad Ketfi

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