Paul Bert et Nelson Mandela : quel rapport ? Paul Bert répandit des idées racistes dans les manuels scolaires. Nelson Mandela a lutté toute sa vie contre le racisme érigé en système politique dans son pays, l’Afrique du Sud. Au XIXe siècle, le colonialisme et la supériorité de la race blanche étaient admis et défendus en France par de brillants intellectuels comme Paul Bert qui mourut en grand homme d’Etat.

Paul-Bert/Nelson Mandela : deux personnages politiques aux antipodes des idées et visions sur l’espèce humaine qu’ils défendent, à un siècle d’intervalle. Pourtant ils ornent tous les deux des plaques à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Paul Bert est une des artères les plus célèbres de l’historique et mondialement connu Marché aux Puces, créé en 1885. L’école Nelson Mandela, elle, a connu sa première rentrée en 2008, de l’autre côté de la ville, dans un quartier en pleine mutation : les Docks.

Des noms qui collent à l’époque où ils ont été choisis. Car les intitulés des bâtiments publics et des rues, quand ils ne portent pas des noms de fleurs, d’arbre ou d’oiseau, véhiculent les symboles et l’imaginaire qui entourent les personnalités ou les événements historiques qu’ils commémorent…

Un pont plus loin et nous voilà à l’Ile-Saint-Denis. En 2005, un référendum local s’organise pour baptiser une école maternelle. Les Ilo-Dionysiens choisissent le nom d’une éducatrice qui travaillait dans les environs, Samira Bellil, récemment décédée, et dont le livre aura marqué les esprits. La municipalité verte de l’époque propose cinq autres noms : Ingrid Betancourt, Camille Claudel, Shirin Ebadi, Dulcie September et École de la Fraternité. Le référendum désigne gagnante l’auteur de « Dans l’enfer des tournantes » (éd. Folio documents) qui relate une histoire lourde et qui cogne comme un coup de poing sur la tête : celle de viols collectifs et de sa victime, une jeune femme qui veut s’en sortir à tout prix.

Un parcours de vie très dur pour nommer une école mais un choix local et contemporain : celui des habitants. Son nom appartient désormais à l’histoire et au patrimoine de cette petite bourgade des bords de Seine, si chère au peintre impressionniste Sisley, qui illustre le nom de son collège. Un siècle encore sépare les deux vies, celle d’Alfred et celle de Samira…

Un voyage en tramway T1 plus tard et nous voici arrivés dans le fief-préfecture du département, Bobigny et ses célèbres Boulevard Lénine et Avenue Karl Marx, symboles du communisme et de la couleur de la mairie depuis les années 20 (avec une brève interruption sous Vichy). La Maison de la Culture, la MC93, est un lieu emblématique de cette ville « rouge ». L’élite française et internationale du théâtre y ont brûlé des planches. Le parvis devant cet antre prestigieux du théâtre subventionné, qui attire en nombre les bobos parisiens, ne s’appelle ni André Malraux ni Jean Vilar mais Lounès Matoub.

Le chanteur, auteur et compositeur kabyle fut assassiné en 1998 près de Tizi-Ouzou dans des circonstances non élucidées. Pour l’inauguration de sa place en 2007, en présence de membres de sa famille, la maire de Bobigny, Catherine Peyge, déclare : « Les voix peuvent être tues physiquement mais continueront à vivre dans nos cœurs. Rien ne peut arrêter la marche de l’Histoire. » Les noms des rues, des lieux comme étendards de la marche de cette histoire mais surtout révélateurs des sensibilités de ceux qui les choisissent pour la célébrer. En Seine-Saint-Denis, les consonances des noms de lieux publics commencent à ressembler à une partie de sa population issue de l’immigration (rue Cristino Garcia à Saint-Denis, gymnase El-Ouafi à La Courneuve, rue Leyla Zana  à Bobigny, collège Iqbal-Masih à La Plaine-Saint-Denis, etc).

Sur l’autre rive des quais de la Seine du 93, dans les Hauts-de-Seine, un nom crée la polémique en 2007. Celui de Abdelmalek Sayad, sociologue français d’origine algérienne décédé en 1998, directeur de recherche au CNRS, à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, et assistant de Pierre Bourdieu. Le maire communiste de Nanterre, Patrick Jarry, et l’association Les Oranges souhaitent qu’un collège en reconstruction, situé Rue de la République, porte le nom de cette « personne illustre, héritière de l’immigration coloniale ». En terre sarkozyenne, Isabelle Balkany, vice-présidente du conseil général en charge des affaires scolaires s’y oppose, lui préférant le désormais célèbre Guy Môquet ou l’historien Marc Bloch. Le collège conservera finalement son ancien nom… République.

A Paris, un groupe de jeunes observe lui aussi les noms des rues qui l’entourent : Sexion d’assaut, le collectif de rappeurs parisien qui a le vent en poupe. Dans leur chanson d’intro « En résumé » de l’opus « L’école des Points Vitaux », l’un d’eux chante : « Marre de m’battre pour un quartier qui porte le nom d’un ciste-ra. » Peut-être habite-t-il dans une Rue Paul Bert…

Sandrine Dionys

Sandrine Dionys

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