« Sortir le pays de l’hypocrisie législative en vigueur », telle est l’ambition du rapport présenté mercredi 15 juin par le député maire de Paris, Daniel Vaillant. Intitulé « Légalisation Contrôlée du Cannabis », le texte ne « veut pas faire la promotion de l’usage du cannabis, mais faire l’état des lieux d’une pratique malheureusement installée dans notre société et qu’il faut donc réglementer ». Depuis quarante ans l’Etat se concentre sur la répression des usagers ou vendeurs de cannabis. « Statistiquement, les affaires de stupéfiants, c’est-à-dire le nombre de personnes interpellées sont issues des quartiers sensibles », indique Stéphane Liévin, policier au service judiciaire de nuit au commissariat d’Orléans, syndiqué à SGP (Syndicat général de la police-Force ouvrière).

« Mais paradoxalement, plus le quartier est calme, plus l’économie souterraine fonctionne bien. Les dealers sont plus tranquilles ». L’agent précise que les dealers se sont adaptés à l’évolution de la société. Les « quartiers sensibles » étant largement surveillés par les forces de l’ordre, les trafiquants se déplacent dans les banlieues calmes et en province.

Parce qu’une enquête permettant de démanteler un réseau de cannabis prend beaucoup de temps et monopolise des policiers, ces derniers vont privilégier les interpellations de consommateurs ou d’usagers/revendeurs permettant un classement rapide en fait élucidé, donc de grossir les chiffres. Policiers comme politiques déplorent la politique du chiffre prônée au niveau de l’Etat. «Officiellement, nous n’avons pas d’objectif chiffré, mais nous devons avoir le plus de faits élucidés possibles », indique Stéphane Liévin.

«Il y a d’autres moyens d’augmenter les chiffres : les infractions à la législation sur les étrangers, les comptes rendus sur le port d’armes prohibées », explique le syndicaliste. Il ajoute que « certains policiers tentent de se donner bonne conscience en avançant comme alibi qu’en interpellant le consommateur, il dira aux policiers à qui il a acheté. Ce qui permet de remonter au vendeur, puis à la source. Mais bien souvent, on ne remonte qu’un maillon, celui du petit vendeur de quartier ».

Stéphane Liévin estime que les pressions exercées sur les policiers sont contreproductives mais les officiers sont résignés. « Aujourd’hui, rares sont les chefs de services qui osent produire des notes de service parce qu’elles sont reprises par les médias et les mettent en porte à faux. »

« Ainsi 2 millions de personnes ont été interpellées en 2003, elles ont toutes été fichées. Ce qui pose le problème de la récidive, donc de sanctions encore plus fortes, mais aussi de jeunes qui se retrouvent avec un casier judiciaire pour peut-être un seul joint fumé dans leur vie », s’inquiète Anne Coppel, sociologue, co-auteure d’une note sur le cannabis pour Terra Nova.

Le problème est que les forces de l’ordre doivent combattre, non pas un seul grand réseau de drogue, mais des dizaines de petits groupes de 4 ou 5 dealers, eux-mêmes chapeautés par des « parrains », mais ne vivant pas dans la même zone. Ces bandes se font une guerre de « marchés » intransigeante. Les dealers protègent jalousement leur commerce et ne supportent aucune exception.

« Les villes deviennent des zones de non droit », explique Stéphane Gatignon, maire de Sevran. Il dénombre sept morts violentes l’année dernière à Sevran. « Des règlements de comptes entre bandes. » Selon lui, il y a de plus en plus de jeunes armés d’armes de guerre. A l’origine de cette explosion de violence ? « Rien.» Le sort de ces « quartiers » aurait simplement été abandonné par les politiques, que ce soient les communistes qui les dirigeaient dans les années 80′ ou les frontistes qui leur ont succédé. De la construction, à la dégradation de ces grands ensembles,« le problème des banlieues » a surgit de la négligence.

Cette désagrégation a permis le développement d’un réseau de la drogue organisé sur tout le territoire. Stéphane Liévin qualifie Orléans de « troisième couronne parisienne ». La résine de cannabis transite depuis le Maroc, l’Amérique latine et d’autres pays du monde, par diverses villes françaises avant d’être vendue par des petits « dealers de rue », le plus souvent des jeunes adolescents. Ils seraient 100.000 en France à ravitailler les consommateurs pour quelques euros par mois. Or, il faut des moyens pour lutter contre ce phénomène mais la France a le plus faible budget de l’Europe en matière de lutte contre la drogue soit 0,19% de son PIB. L’Hexagone figure ainsi en 35ième place des pays européens sur les 43 observés par le Conseil de l’Europe
Pour Anne Coppel, la seule façon d’endiguer le fléau des réseaux de la drogue est de dépénaliser : « c’est lutter contre la violence, contre les trafics avec kalachnikovs ».

Stéphane Liévin est plus fataliste : « De toutes manières, il ne faut pas se leurrer. Le cannabis est un antidépresseur dans notre société. Nous n’avons pas fini de voir des voitures flamber. C’est comme si on enlevait la cigarette à un fumeur, il a besoin de ça. »

Sophie Noachovitch

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